Taxe sur le carburant : l’injustice sociale ne fait pas une politique écologique

7 novembre 2018 / Clémentine Autain

La colère grandit contre l’augmentation du prix des carburants. L’autrice de cette tribune comprend ce mouvement d’exaspération contre une politique qui pénalise les plus pauvres pour masquer son absence de vision écologique.

Clémentine Autain est députée de la 11e circonscription de Seine-Saint-Denis (Sevran-Tremblay-Villepinte), sous l’étiquette La France insoumise.

Clémentine Autain.

Le 17 novembre prochain, les automobilistes exaspérés par la montée du prix de l’essence et du gazole sont appelés à manifester en bloquant les routes. Élue d’un territoire de grande banlieue, en Seine-Saint-Denis, je connais bien la dépendance quotidienne à la voiture pour aller travailler, emmener les jeunes au lycée, remplir tout simplement son frigo ou réaliser des examens médicaux. Pour les conducteurs, l’achat d’une voiture diesel n’a pas été un acte d’amour pour les particules fines qui empoisonnent nos villes et nos enfants. L’étalement urbain, l’éloignement des services publics, les subventions au gasoil et au diesel : nous les avons subis. La mal vie, la souffrance de transports en commun défaillants et si chers, la galère des bouchons aux heures de pointe ou les maladies chroniques liées aux pollutions ne sont la tasse de thé de personne mais le résultat de choix économiques, d’un modèle de développement de plus en plus contesté.

Alors que faire ? En premier lieu, sans hésitation, s’opposer à cette arnaque qui consiste à nous faire croire que ces hausses font partie d’une stratégie contre le réchauffement climatique. Le nouveau ministre de l’Écologie, François de Rugy, ose prétendre que la preuve de cette politique écologique est que son budget de 34 milliards correspond exactement au montant des taxes prélevées. S’il voulait nous écœurer et nous énerver davantage, il ne s’y prendrait pas autrement. D’après un rapport parlementaire, moins de 20 % de ce montant prélevé est directement fléché pour la transition énergétique. Ainsi donc, la grande politique écologique de ce gouvernement doit être payée par les automobilistes, quels que soient leurs contraintes professionnelles ou leur niveau de revenu.

L’écologie a bon dos quand il s’agit de renflouer les caisses de l’État 

Les grandes entreprises qui polluent continueront d’empocher les milliards d’euros publics du CICE (dont une partie est financée d’ailleurs par la taxe carbone, ou « contribution climat-énergie »), les croisières et les jets privés poursuivront leur promenade des plus riches sans entrave, le kérosène sera toujours exonéré de taxe au nom de la sacro-sainte compétitivité. Une nouvelle fois, c’est au grand nombre de payer la facture, au moment même où les prix ne cessent de grimper, contrairement aux salaires, rendant les fins de mois toujours plus difficiles. L’écologie a bon dos quand il s’agit de renflouer les caisses de l’État, vidées par la réforme de l’ISF ou l’instauration de la flat tax, et contraintes par la règle absurde des 3 % de déficit imposée par Bruxelles. Le gouvernement a tout faux et montre que le tournant que nous attendons n’est toujours pas d’actualité.

Ce que nous voulons, c’est que le fret soit développé. En dix ans, il a reculé, passant de 12 % des échanges de marchandise à 6 %. Ce que nous voulons, c’est une grande politique en faveur des transports en commun. Or, le gouvernement se désengage et organise le démembrement de la SNCF, avec tous les risques afférents, comme la fermeture de lignes et la hausse des tarifs déjà souvent prohibitifs. Il annonce dans le même temps des retards sur les lignes du super métro attendu en Île-de-France pour les liaisons de banlieue à banlieue et encourage la construction d’une autoroute payante — le GCO, Grand contournement ouest de Strasbourg — de nature à accroître le transport routier au détriment du fret. La politique écologique du gouvernement n’est qu’un mirage. Comme Nicolas Hulot l’a rappelé, l’État ne subventionne que très peu les réhabilitations thermiques des bâtiments et il continue de « rationaliser » les services publics, c’est-à-dire de les supprimer : fermetures des postes, des gares, des maternités, des palais de justice, etc. En revanche, la macronie est ravie de donner son autorisation pour le forage dans les eaux guyanaises, pour le bonheur du plus grand pollueur français, Total.

Nous avons besoin d’autres choix, qui allient justice sociale et lutte contre le réchauffement climatique 

Au travers de leur révolte sur le prix du carburant, les Français expriment une colère qui vient de loin. Cette colère, elle s’appelle pauvreté, territoires abandonnés, sentiment d’être pigeonné. Il ne faut pas laisser exploiter cette colère par l’extrême droite, qui se fiche comme d’une guigne des enjeux climatiques, des inégalités, des abandons de services publics. Il ne faut pas se tromper de combat. Nous ne sommes pas pour un nombre croissant de voitures particulières. Nous savons que nous ne pouvons continuer à dégrader l’environnement sans courir un risque vital pour l’humanité. Mais nous ne pouvons pas accepter que les payeurs de ce nécessaire changement soient les premières victimes des pollutions. Nous ne pouvons accepter que l’impôt indirect pèse toujours sur les plus faibles.

Ce dont nous avons besoin, c’est d’un autre cap, d’autres choix, qui allient justice sociale et lutte contre le réchauffement climatique. Je me bats pour une politique globale qui ne prendra pas les habitants des petites et moyennes villes, de la campagne et de la banlieue pour des gogos. Ma conviction est que le défi imposé par le réchauffement climatique peut être l’occasion de redonner du sens à nos vies, à nos façons de vivre en commun.

Je ne serai pas le 17 dans les blocages. Je ne me vois pas défiler avec Marine Le Pen et ses amis, qui furent si prompts à récupérer cette manifestation. Et je sais combien notre enjeu est celui d’une réelle transformation, d’un changement de modèle de développement incluant la transition énergétique, l’égalité entre les personnes et les territoires. Je ferai tout mon possible pour que les décisions prises se conjuguent avec justice sociale et recul effectif, massif, des émissions dangereuses. Cette ambition, cette orientation ne verra le jour que si elle est massivement partagée, et donc portée par un désir populaire.




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Source : Courriel à Reporterre

Photos :
. chapô : Pixabay (CC0)
. portrait : © Clémentine Autain

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

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