Sur la côte ivoirienne, d’anciens braconniers protègent les tortues

7 février 2019 / Youenn Gourlay (Reporterre)

Dans la région ivoirienne de Grand-Béréby, une ONG est parvenue à créer un havre pour quatre espèces de tortues menacées en enrôlant d’anciens braconniers dans le but de les protéger.

  • Grand-Béréby (Côte d’Ivoire), reportage

Au petit matin, le soleil majestueux passe la ligne d’horizon puis s’élève au-dessus de la brume avant d’illuminer la côte sauvage du sud-ouest ivoirien. Dans le creux de la baie de Tabaoulé, à quelques minutes de piste de Grand-Béréby, entre l’océan bleu roi et la végétation dense de la forêt, trois hommes marchent d’un pas fatigué sur la plage dorée par la lumière. Toute la nuit, Clément, Jérémy et Willy ont arpenté le sable sur des kilomètres pour surveiller les éventuelles pontes et naissances de tortues afin de les protéger des braconniers. Cette nuit-là, aucun reptile n’est venu pondre dans la zone, mais à quelques centaines de mètres, ils ont assisté à un spectacle beaucoup plus grandiose. « J’ai retrouvé ces bébés tortues olivâtres ce matin dans leur nid, raconte Willy. Il y en avait une centaine au départ, celles-ci sont les retardataires, on va les aider à aller dans l’eau. »

Willy, le sauveur de tortues.

Dans leur seau très abimé, une trentaine de bébés grands comme la paume de la main se débattent dans le vide et tentent de comprendre ce qui leur arrive. Les trois gardiens de tortues ont décidé de les libérer ici, près de ces rochers, à l’abri des prédateurs. « Où elles sont nées, c’est vrai, la plage est belle, mais il n’y a pas assez de cailloux où se cacher. On les emmène ici, comme ça, elles peuvent échapper aux carpes et aux requins dans l’eau. Nous, on les protège des crabes, des oiseaux et des serpents sur la plage. » Mais ça n’a pas toujours été comme ça.

« Avant, je les tuais la nuit à la machette avec l’aide de mes chiens » 

Il y a encore quelques années à Grand-Béréby, les œufs et les tortues étaient régulièrement chassés puis mangés par l’homme. Clément et Jérémy étaient même les braconniers les plus réputés de la région. « Avant, je les tuais la nuit à la machette avec l’aide de mes chiens. Je vendais cinq à six tortues olivâtres par jour et je pouvais en récolter l’équivalent de 12 euros. » Dans tous les villages de la côte, les tortues étaient appréciées comme une viande onctueuse et nourrissante. « Les carcasses de tortues étaient empilées sur la plage, ça sentait très fort et ce n’était vraiment pas joli à voir », dit Jean-Paul Hameidat, propriétaire de l’écolodge Tabaoulé en face duquel sont libérées les tortues.

Les tortues vertes récupérées par les « sauveurs ».

Quand l’ONG CEM (Conservation des espèces marines) est arrivée en 2010, elle a donc proposé un petit salaire aux braconniers pour protéger les reptiles. Une quinzaine de jeunes des villages alentour ont accepté cette reconversion. Formés à leur suivi et leur protection, Clément et Jérémy ont ainsi complètement changé leur regard sur l’animal. « Aujourd’hui, la tortue est devenue ma sœur parce que j’ai commencé avant tout le monde », assure Clément avec sérieux.

Autre mission pour l’ONG : éradiquer le braconnage. « Il a fallu convaincre les 5.000 habitants de la côte. On est allé dans chaque village et les chefs nous ont demandé une contrepartie. Impossible pour nous de leur donner de l’argent, ils auraient tout gardé pour eux. On leur a donc proposé des petits systèmes pour se développer : château d’eau solaire, panneaux solaires, réhabilitation d’une école primaire… » explique José Gomez, président de CEM

« Maintenant, évidemment, je vois les tortues, mais je détourne le regard, c’est devenu un totem » 

À Mani, le château d’eau est l’une des fiertés du village, « même s’il ne marche qu’un jour sur deux », tempère Maxime, l’un des habitants. Ce midi, il aide sa femme à cuisiner le poisson et la sauce aubergine. Mathilde, son épouse, « regrette » l’époque où ils pouvaient manger cette viande. « Avant, on cuisinait la tortue avec la sauce graines, le foutou [pâte de manioc], on mettait de l’huile, du sel, des oignons, des cubes Maggi, c’était bon, dit-elle. Maintenant, évidemment, je vois les tortues, mais je détourne le regard, c’est devenu un totem. » Plus de 1.000 tortues sont ainsi protégées chaque année et plus de 50.000 petites tortues naissent en Côte d’Ivoire grâce à ces travaux. Mais la nature est cruelle, seuls 3 à 5 % des bébés atteignent l’âge adulte, selon l’ONG.

Dans ce combat contre le braconnage, la police maritime joue également son rôle. Elle surveille les eaux de la région et traque les braconniers dans le but d’éradiquer la pêche illégale de tortues. Le lieutenant Maxime Guivé vient régulièrement inspecter les bateaux de pêche après leur journée en mer. Il soulève minutieusement les filets posés dans les pirogues. « Il y a deux types de pêcheurs. Ici, ce sont les Ghanéens : ils pêchent avec des filets et, quelquefois, la tortue se retrouve dans le filet, les Ghanéens ne la pêchent pas exprès. Là-bas, il y a les Libériens, qui pêchent à la ligne, quand ils lancent la ligne, la tortue avale les hameçons… Si le pêcheur n’est pas pris par un agent de la police maritime, il va la vendre. » Faute de moyens, les six agents de la côte n’ont pas encore de bateau pour contrôler la pêche illégale en mer. Sur la plage, les agents ne punissent pas mais sensibilisent. « Si on voit une tortue, on demande de la relâcher. Généralement, les pêcheurs obéissent. En contrepartie, l’ONG leur accorde des filets de pêche neufs. »

Le lieutenant Maxime Guivé.

Faire de la plus grande zone de ponte de tortues du pays une aire marine protégée à part entière 

À deux pas de là, à Grand-Béréby, la station balnéaire de la zone, quatre plongeurs sortent de la mer tels des héros. Dans leurs bras, une tortue juvénile, pêchée à quelques kilomètres du large, agite ses pattes. « Quand on a vu la tortue sortir des rochers, on l’a entourée à la surface, elle a paniqué un peu, puis on est descendus pour la prendre… sans la brutaliser, hein ! » explique Léonard, le chef des plongeurs de Grand-Béréby.

Prénommée « Bonheur », cette tortue verte va passer quelques heures dans une bassine pour y subir plusieurs tests. L’intérêt est double : faire le point sur la santé de cette espèce menacée puis lui poser une balise GPS (Global Positioning System) pour mieux connaître sa vie en mer, sa nourriture, les menaces qu’elle subit et ses migrations. « On ne sait presque rien de leur vie quand les tortues sont dans l’eau, elles passent 99 % de leur temps en mer mais elles y sont très difficiles à étudier », dit Angela Formia, biologiste italienne spécialiste des tortues marines, venue spécialement du Gabon, où elle travaille, pour faire un état des lieux de la situation.

Toutes ces données permettront à la scientifique de dessiner la zone idéale de protection des espèces. À terme, l’ONG CEM et le ministère de l’Environnement ivoirien aimeraient faire de la plus grande zone de ponte de tortues du pays une aire marine protégée à part entière. « Si on sait qu’il y a une zone de pêche dans le même endroit où on a vu une haute densité de tortues, on peut avoir une idée des menaces et donc dessiner le périmètre à protéger », explique la biologiste.

À la nuit tombée, Bonheur est enfin relâchée, non loin du lieu où elle a été pêchée pour éviter toute perte de repères. Et comme le montre la carte générée par la balise, après trois semaines d’expérience, Bonheur ne s’est pas aventurée bien loin. Signe sans doute qu’il fait désormais bon être une tortue à Grand-Béréby.


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Source : Youenn Gourlay pour Reporterre

Photos : © Youenn Gourlay/Reporterre
. chapô : « Bonheur », la tortue verte, et Alexandre Dah, l’un des membres de CEM.


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