Oui, il faut cibler les riches pour sauver le climat

Tribune parue dans Libération le 14 septembre 2022


Cibler la frénésie d’émissions de CO2 que produisent les hyper-riches par leurs vols incessants en jet, leurs SUV au poids indécent, leurs yachts provocants serait « contre-productif », à en croire François Gemenne, auteur d’une tribune dans Libération. Car dénoncer l’irresponsabilité des oligarques nous ferait oublier que nous-mêmes – au fait, qui est ce fameux « nous »  ? – polluons et freinerait une transformation collective. On peut considérer au contraire que désigner les riches comme des responsables majeurs de la catastrophe planétaire en cours est une stratégie efficace et une politique pertinente.

Principe de la distinction

L’enjeu, d’abord, n’est pas en soi l’invraisemblable vol de Bernard Arnaud de l’ouest de Londres à l’est de Londres, ou le Paris-Toulon-Corfou et retour dans la journée de Vincent Bolloré. Mais le fait qu’en laissant considérer comme normaux de tels actes, les classes dirigeantes projettent un modèle culturel de gaspillage qui imprègne toute la société. Pour le comprendre, il faut rappeler le schéma de la rivalité ostentatoire défini par l’économiste Thorstein Veblen – en un temps où « les barons voleurs » indignaient la société américaine par leur comportement de voyous. Selon Veblen, toutes les classes de la société sont régies par le principe de la distinction, c’est-à-dire que chacun et chacune des membres d’une classe tente de se distinguer des autres. Et trouve le moyen de cette distinction en essayant d’imiter la classe supérieure.

Le mécanisme se reproduit de bas en haut, à la mesure des moyens de chacun, bien sûr, mais au final, c’est la classe supérieure qui définit la norme du « savoir-vivre », selon l’expression de Veblen, pour toutes celles d’en-dessous. La classe des hyper-riches est elle-même en proie, au demeurant, à la rivalité ostentatoire. Ainsi, plus il y a inégalité, plus il y a gaspillage, parce que le comportement de surconsommation de la classe du haut entraîne toute la société. Son gaspillage n’est donc pas un problème en soi, mais parce qu’il définit le modèle culturel général. Il est donc crucial si l’on veut changer les modes de vie de tout un chacun pour réduire drastiquement l’empreinte écologique collective de rendre inacceptable le « modèle » de vie des classes supérieures. Stigmatiser celui-ci est un moyen efficace dans ce but, en ridiculisant les Bolloré et autres Arnault.

« Il y a une guerre des classes »

Par ailleurs, il est parfaitement faux de considérer comme secondaire l’impact écologique des classes de revenus élevés. Le World Inequality Lab a montré, dans son rapport 2022, que pour atteindre l’objectif de réduction des émissions en 2030 que s’est fixée la France, les 10 % de la population les plus riches devaient diminuer de… 61 % leurs émissions, tandis que les 50 % les moins aisés devaient la réduire de seulement 3 % ! Conduire M. Bernard Arnault, sa famille, ses amis, et ses pairs à découvrir les joies du train ou du métro plutôt que de se goberger dans un jet privé aurait un effet majeur sur l’objectif commun. Et cela aidera clairement les classes moyennes – ces 40 % de la population situés entre le dixième le plus riche et la moitié la plus pauvre – à accomplir l’effort majeur de diviser par deux ses émissions d’ici 2030 (toujours selon les chiffres du World Inequality Lab). On y parviendra notamment par une réduction des inégalités, la ponction sur les revenus et les patrimoines indus permettant de financer les politiques de sobriété collective.

Enfin, François Gemenne croit qu’il serait « contre-productif » de désigner les riches, parce que cela déclencherait des « réactions épidermiques qui bloqueront des transformations collectives ». Comme si ce n’était pas déjà le cas ! Comme si les riches, informés depuis des années voire des décennies de la gravité de la situation, ne perpétuaient pas délibérément un mode de vie irresponsable. Comme s’ils ne bloquaient pas les politiques écologiques. En fait, il faut accepter que la politique du changement climatique – ou plus globalement de la catastrophe écologique – soit conflictuelle. Ce ne sont pas les écologistes qui ont commencé à reparler de lutte des classes, mais l’homme le plus riche d’alors, Warren Buffett, en 2005 : « Il y a une guerre des classes, et c’est nous les riches qui la gagnons. »

Guerre des riches, guerre aux pauvres, guerre au monde, guerre à la biosphère : non seulement elle continue, mais elle s’amplifie, avec, dans un mouvement parallèle qui n’est pas de hasard, le gonflement continu des fortunes des milliardaires et la dégradation effarante des indicateurs de la santé planétaire. « Nous », pauvres, classes moyennes, citoyennes et citoyens désirant un monde pacifique, sommes légitimes à refuser la destruction du monde vivant et du simple sens de l’humain. Nous refusons la guerre, mais acceptons le conflit : drogués du jet privé, adorateurs du SUV, intoxiqués du yacht, la société vous rendra à la raison, et vous prendra les fortunes qui vous rendent fous et criminels.

• Hervé Kempf est l’auteur de Comment les riches détruisent la planète (Seuil, 2007, rééd. 2020).









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