Le quotidien du climat
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J9 : « Imaginez si Cristiano Ronaldo pouvait parler du climat ! »

12 décembre 2018 / Dorothée Moisan (Reporterre)

Tous les jours, notre envoyée spéciale vous raconte les coulisses, les anecdotes et les coups de théâtre de la COP24, qui se déroule en Pologne, du 2 au 14 décembre.

  • Katowice (Pologne), envoyée spéciale

Mardi 11 décembre « Imaginez si Cristiano Ronaldo pouvait parler du climat ! »

Alors qu’a débuté mardi 11 décembre le « dialogue Talanoa », très attendu car il devrait permettre de mesurer l’ambition climatique des États, les sportifs se sont engagés eux aussi à agir pour le climat.

Ce mardi matin, la COP s’est réveillée sous la neige. Un fin duvet blanc qui pourrait bien s’épaissir les prochains jours, selon les prévisions météo. C’est donc bien emmitouflée qu’à 9 heures, j’ai croisé au portique de sécurité Valérie Masson-Delmotte, vice-présidente du Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) et l’une de ses meilleures vulgarisatrices. Elle m’a raconté comment, tout comme moi, elle marchait 30 minutes le matin pour rejoindre le palais des congrès, en raison de son hébergement éloigné. Un bol d’air appréciable quand on passe entre 10 et 15 heures enfermées dans des préfabriqués dépourvus de lumière naturelle… Cela m’a rappelé ce que m’avait raconté quelques jours plus tôt une volontaire en gilet vert : « Je suis étonnée, on est à la COP et plusieurs me demandent de leur appeler un taxi, alors qu’ils sont logés au Marriott, visible à l’œil nu, et qui se situe pourtant à 5 petites minutes à pied… »

C’est avec 25 minutes de retard qu’a commencé la séquence très attendue du « dialogue Talanoa ». Ce mot exotique recouvre une méthode traditionnelle utilisée aux îles Fidji pour résoudre les contentieux. Fondée sur un échange d’expériences, elle vise à dépasser les blocages entre les États en partageant des histoires qui aident à personnaliser les effets concrets du changement climatique. Ce procédé, durant lequel il est interdit de critiquer les expériences rapportées par les autres, vise à convaincre les participants à la COP à relever leur ambition en matière de réduction de gaz à effet de serre.

« Nous devons en faire plus, et le faire vite. La vraie histoire n’est pas encore écrite »

Le président polonais de la COP, Michal Kurtyka, a ouvert cette « séquence clé » — qui doit s’achever ce mercredi soir — en prenant pour exemple Katowice, ancienne ville minière devenue « une des villes les plus vertes de Pologne ». Pour lui, cette histoire de reconversion, c’est tout simplement « la preuve qu’une transformation est possible ». Parmi l’habituelle palanquée de discours officiels, quelques phrases de la secrétaire exécutive de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC), la Mexicaine Patricia Espinosa. Durant ce dialogue, a-t-elle dit, « j’ai entendu d’incroyables histoires », comme celle de cette « petite Philippine qui a perdu les trois quarts de sa famille en un seul événement » extrême. « On se focalise tellement sur les chiffres et les statistiques mais le changement climatique parle d’abord des gens. À chaque chiffre correspond le nom d’une personne. »

Appelé à la rescousse, Laurent Fabius, artisan de l’accord de Paris en 2015, a répété l’urgence à agir : « Nous devons en faire plus, et le faire vite. La vraie histoire n’est pas encore écrite : elle peut encore être différente car il y a encore une petite fenêtre pour construire un avenir » pour les générations futures. Il a été jusqu’à « supplier » les États présents de s’unir et de trouver ensemble la « volonté politique » de mettre en œuvre l’accord de Paris de manière ambitieuse, au lieu, comme certains, de passer leur temps à jouer « les saboteurs ». Car le temps presse, a-t-il conclu : « Vous avez quatre jours pour finir le travail, c’est court mais c’est vital. »

En attendant, demain jeudi, le bilan de ce dialogue, revenons sur quelques événements marquants de la journée de mardi. Il y a d’abord eu l’annonce d’un accord-cadre, appelant le mouvement sportif — fédérations, ligues et clubs, mais aussi le Comité international olympique — à prendre des mesures pour réduire son empreinte carbone et sensibiliser le public à agir en faveur du climat.

L’idée est toute simple — encore une — : il s’agit de mettre la puissance financière de l’industrie du sport, et surtout sa capacité d’influence, au service de la lutte contre le changement climatique. D’autant que la pratique sportive est déjà fortement affectée : entre les hivers à l’enneigement incertain préjudiciables aux sports d’hiver, les vagues de chaleur éprouvantes pour les athlètes, les sécheresses dommageables aux terrains de golf ou les inondations aux matches de football.

Dale Vince (au centre), millionnaire et propriétaire du club anglais des Forest Green Rovers (FGR).

La joueuse canadienne de football Karina LeBlanc — d’origine dominicaine, elle a perdu des membres de sa famille au passage de l’ouragan Maria — est convaincue que les sportifs ont leur rôle à jouer. « Regardez Cristiano Ronaldo, il peut toucher plus de 340 millions de personnes sur les réseaux sociaux. Imaginez si on pouvait avoir quelqu’un comme lui pour parler de ce dont on parle maintenant. Imaginez si on pouvait décrocher Serena Williams, Alex Morgan »

Écolo convaincu, Dale Vince, lui, n’a pas attendu cet accord onusien pour agir : depuis que ce millionnaire a racheté le club anglais des Forest Green Rovers (FGR) en 2010, il a réussi à en faire le club le plus vert de la planète. Panneaux solaires, bouse de vache pour la pelouse, menu végane et maintenant stade en bois ! Ce sera d’ailleurs « le premier stade au monde à être construit uniquement en bois, ce qui est un gros défi », a relevé l’entrepreneur toute crête (capillaire) dehors, puisque « 75 % de l’empreinte carbone des stades vient, sur toute leur durée de vie, des matériaux utilisés pour les fabriquer et non de l’énergie pour les faire fonctionner ».

« À chaque fois, on m’a demandé si le Brésil allait quitter l’accord de Paris »

Alors que j’écoutais une responsable de Paris 2024 vanter les prochains jeux Olympiques de Paris, « spectaculaires et durables », car ils seront les premiers en conformité avec l’accord de Paris, une silhouette bien connue du monde climatique a attiré mon attention, celle du climatologue Jean Jouzel, ancien vice-président du Giec. J’en ai profité pour le sonder : alors cette COP, vous en dites quoi, vous qui en avez vécu une vingtaine ? « Ça se passe comme toutes les COP. Moi, ce qui m’intéresse, c’est ce qu’ils vont dire du rapport du Giec sur les 1,5 °C. » Et pour cause, puisque la semaine dernière, l’Arabie saoudite, mais aussi les États-Unis, la Russie et le Koweït ont exprimé un avis défavorable sur ce texte. « C’est la première fois que ça arrive, c’est assez bizarre. Peut-être que les négociateurs étasuniens ne pouvaient pas rentrer chez eux en montrant qu’ils avaient tout accepté… »

Si les États-Unis sont dans toutes les conversations cette année à la COP, le Brésil lui aussi brûle les lèvres, le nouveau président élu, Jair Bolsonaro, qui prendra ses fonctions en janvier, ayant menacé de quitter l’accord de Paris. « Ici à Katowice, j’ai participé à quatre événements, m’a raconté Marcelo Donnabella Elias Basto, secrétaire d’État à l’Environnement de l’État de Sao Paulo. À chaque fois, on m’a demandé si le Brésil allait quitter l’accord de Paris. Tous sont très inquiets, car le Brésil est la 7e économie mondiale, et il jouit de la plus grande biodiversité au monde et de la plus grande forêt tropicale. » Alors, quittera ou quittera pas ? Il l’ignore, mais il n’est guère optimiste. Il s’autorise tout de même à espérer car « Jair Bolsonaro a montré de la flexibilité récemment : il devait fusionner les ministères de l’Environnement et de l’Agriculture, mais à cause de l’opposition de la société civile, il a reculé ».

Sarah Zein.

Peut-être aussi le nouveau président se rendra-t-il compte qu’un départ de l’accord de Paris serait « une mauvaise décision pour le pays, notamment pour les exportations ». Certains pays ont en effet d’ores et déjà fait savoir qu’ils refuseraient d’importer des produits climaticides. Or, l’État de Sao Paulo, le plus peuplé du Brésil (45 millions d’habitants), avec un PIB égal au tiers du PIB national, est le premier exportateur du pays (canne à sucre, café, oranges…). Autre exemple : en 2015, Sao Paulo a été victime d’une pénurie d’eau. Or « dans une mégapole de 24 millions d’habitants, les besoins en eau sont immenses ». « Si le pays quitte l’accord de Paris et que le changement climatique s’aggrave, l’eau deviendra de plus en plus rare et cela peut créer une crise pour l’agriculture mais aussi une énorme crise urbaine. »

Je finirai sur une jolie histoire entendue aujourd’hui à la COP, celle de Sarah Zein, une jeune Syrienne qui en 2013 a réussi à lancer à Damas l’initiative « Yalla, let’s bike ». Alors qu’en Syrie, il est « socialement inacceptable pour une femme de rouler à vélo » — certains considèrent que cela déflore les vierges… —, elle est parvenue à bousculer les codes. Depuis, 10 kilomètres de pistes cyclables ont été construits, et les ventes de vélo ont explosé, près de la moitié achetés par des femmes.

Lundi 10 décembre : Boire le changement climatique pour le voir

Effervescence, tension, afflux des médias… après une première semaine d’échauffement, la COP est entrée lundi dans le vif du sujet.

Lundi, de nouvelles têtes sont apparues à la table des négociations : les ministres se sont substitués aux simples délégués. Quant à la salle de presse, jusqu’ici clairsemée, elle s’est soudainement remplie. Impossible d’étaler ses affaires sur trois espaces de travail, comme je le faisais jusqu’à présent : désormais, c’est du coude à coude. Une affluence que l’organisation polonaise ne semble pas avoir anticipée, la buvette ayant très rapidement dû se déclarer en rupture de sandwiches.

Signe de cette nouvelle donne : ma journée a commencé à 8 heures non pas à la COP, mais à l’hôtel Plaza de Katowice. Eh oui, quand les ministres apparaissent, les journalistes n’ont pas vraiment d’autre choix que de les suivre… Petit-déjeuner donc en compagnie d’une douzaine de journalistes français et de la secrétaire d’État à la Transition écologique, Brune Poirson, fraîchement arrivée. Après le point sur les négociations, que croyez-vous qu’il arriva ? Nous avons parlé taxe carbone et Gilets jaunes. Mme Poirson a rappelé qu’il était « dangereux de mettre cette crise uniquement sur le dos de la transition écologique », alors que cette dernière « ne représente qu’1 % des revendications des Gilets jaunes. C’est une crise plus large, économique et sociale ». D’ailleurs, a-t-elle mis en garde, dans cette histoire, « il ne faudrait pas jeter le bébé avec l’eau du bain », car à 44 euros la tonne, « cette taxe carbone reste l’une des plus élevées d’Europe ». La secrétaire d’État a reconnu qu’il fallait « retravailler sur la méthode puisqu’elle n’a pas été acceptée ».

« Ce sera une réussite ou un échec collectif »

En même temps que l’effervescence, la tension a grimpé lundi. La dramatisation est montée d’un ton. Chacun y a été de son discours alarmant pour rappeler, comment le dire à vous qui savez déjà… pour rappeler qu’il fallait agir MAINTENANT ! Pardon, j’ai peut-être crié trop fort ? Mais justement, lundi, à Katowice, on sentait ce cri dans toutes les gorges. Négocier jusqu’au bout et avant qu’il ne soit trop tard. Ainsi, lors d’une conférence de presse, la charismatique directrice de Greenpeace International, Jennifer Morgan, nous a souhaité la « bienvenue dans cette semaine cruciale pour l’avenir de l’humanité. Cruciale pour la COP24 et pour le monde ». « Ce qu’on attend, c’est que les ministres montrent qu’ils comprennent l’urgence climatique dans laquelle nous sommes », a-t-elle dit, appelant le président polonais de la COP, Michal Kurtyka « à monter en puissance cette semaine » et s’inquiétant de l’absence de certains pays riches à l’heure de financer les pays les plus vulnérables au changement climatique : « Mais où sont donc l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Japon ou la Norvège ? »

Jennifer Morgan, la directrice de Greenpeace International.

Chez les ONG, la tension était d’autant plus palpable qu’elles s’inquiètent des méthodes arbitraires de la Pologne. Selon l’ONG 350.org, au moins 14 personnes — des Ukrainiens, des Russes, des Géorgiens, un Belge et un Allemand, qui sont pour la plupart des activistes accrédités à la COP — ont été détenues ou refoulées de Pologne ces derniers jours. L’un d’entre eux, un Géorgien membre de sa délégation nationale, est même retenu à l’aéroport de Katowice depuis quatre jours. Menacé d’expulsion, il refuse de repartir.

Pour mobiliser les ambitions, tout est bon. Comme de sortir du chapeau un invité surprise. Lundi, la guest star s’appelait Laurent Fabius, autrement dit l’artisan de l’accord de Paris. Proche de Michal Kurtyka, qu’il connaît de longue date, il le tutoie. « Tu n’as pas l’air trop fatigué », plaisante-t-il en lui tapant sur l’épaule, avant de monter sur l’estrade. « C’est symbolique d’avoir ici les trois présidents travaillant main dans la main », s’est réjoui le Polonais, tandis qu’à sa gauche se tenait un autre ancien président de COP, l’Argentin Manuel Pulgar-Vidal. « On est ici pour s’assurer que l’accord que tu as construit, Laurent, puisse entrer en vie », a-t-il ajouté, en jouant la carte de la « continuité » dans un entre-soi quasi familial. « On sent la responsabilité sur nos épaules : mais désormais, c’est entre les mains des parties. Ce sera une réussite ou un échec collectif. »

Laurent Fabius, Michal Kurtyka et Manuel Pulgar-Vidal.

Parmi les autres événements qui ont marqué la journée, je dois vous parler d’un « marronnier » de la COP. Les marronniers, ce sont ces articles qui reviennent tous les ans, inéluctablement à la même époque, comme les soldes ou le changement d’heure. Eh bien, un des marronniers de la COP, c’est l’action des ONG contre les side events organisés par les États-Unis pour vanter leur mix énergétique. En d’autres termes, pour vendre le fait qu’on peut faire du charbon « propre » — alors qu’en fait, pas vraiment… — et que le gaz de schiste est l’avenir de l’homme.

« Business as usual » 

Sous l’innocent titre « Les technologies innovantes étasuniennes qui stimulent le dynamisme économique » se cachait donc une ode aux énergies fossiles. Les ONG savent communiquer et lundi, tout le monde autour de moi parlait de cet événement qu’il ne fallait, parait-il, manquer sous aucun prétexte. À 13h15, la conférence a débuté et au bout de quelques minutes, la centaine d’activistes qui avait investi la salle s’est levée pour interrompre la présentation : ils se sont alors mis à danser et chanter en rythme « keep it in the ground », pour réclamer que les États-Unis laissent dans le sol les énergies fossiles. Après cet intermède musical, assez identique à celui de l’an dernier, la conférence a repris. Business as usual. On pourrait d’ailleurs discuter de l’arbitraire d’une telle action, car dans la salle voisine se tenait une conférence organisée par l’Arabie saoudite sur les nouvelles techniques d’extraction du gaz et du pétrole… J’ignore qui, des États-Unis ou de l’Arabie saoudite, est le plus climaticide, toujours est-il que tous n’ont pas eu droit à une danse votive.

Deux autres conférences intéressantes ont attiré mon attention : la première concerne la mode et le changement climatique. Car, comme l’a expliqué le responsable onusien Martin Frick, « très peu de choses façonnent notre réalité comme le fait la mode ». On l’oublie trop souvent, mais les vêtements que nous portons, et surtout ceux que nous achetons, représentent une énorme empreinte carbone. Selon Stefan Seidel, de chez Puma, les émissions du secteur « sont estimées être plus élevées que celles du secteur des transports et à égalité avec celles de la Russie ». Pas rien, donc. Reconnaissant que « l’industrie de la mode n’a peut-être pas le meilleur historique en matière de performances environnementales », il assure que, « cette fois, on ne veut pas se tromper ». Une quarantaine de marques mondialement connues (Burberry, Guess, Esprit, H&M, Hugo Boss…), de distributeurs, de fournisseurs ainsi que l’armateur danois Maersk, l’un des acteurs majeurs du transport mondial par porte-conteneurs, se sont donc réunis pour signer une charte inédite où ils s’engagent pour le climat : de l’efficience énergétique à la neutralité des émissions en 2050, en passant par la transparence sur leur bilan carbone.

Goûter le changement climatique

Mais pourquoi s’intéressent-ils soudain à cette problématique, eux dont le « business », comme ils disent, est de vendre des vêtements et des chaussures ? Eh bien, répond Puma, « parce que ça fait sens commercialement ». En d’autres termes, explique-t-il, gagner en efficience énergétique par exemple, ça augmente ses bénéfices. Si se verdir veut dire plus de profits, il devrait y avoir plus d’un candidat sur les rangs. En revanche, je dois vous avouer qu’aucun des fabricants présents n’a véritablement répondu à la (pertinente) question posée par l’un de mes confrères : « Une des solutions pour préserver le climat ne serait-elle pas de réduire le volume de vêtements vendus ? »

Je vous propose de finir la journée sur une touche plus alcoolisée avec cette conférence intitulée « Bordeaux 2050 : le vrai goût du changement climatique ». C’est l’histoire d’un journaliste, Valéry Laramée, qui depuis vingt ans a tout tenté pour vulgariser l’urgence de la crise climatique. Comment parler de cette « incroyable vérité » ? « J’ai l’impression qu’on a tout essayé, a exposé le rédacteur en chef du Journal de l’environnement, mais ce n’était pas assez, la concentration atmosphérique en CO2 continuait à augmenter. » Et puis en 2015 lui vient une idée : « En France, un sujet passionne tout le monde, ou quasiment : le vin. » Alors il se lance, crée un blog et décide de faire goûter aux Français « un vin qui préfigurerait ce que serait un bordeaux en 2050, si les viticulteurs ne changeaient pas leur pratique ». En effet, en 2050, les zones favorables à la culture de la vigne se déplaceront vers le nord. Et la région bordelaise sera affectée par une nouvelle donne climatique : le raccourcissement de la période végétative, les sécheresses, les événements extrêmes… Le merlot et le cabernet aujourd’hui adaptés ne le seront plus. À l’aide d’un vigneron, Pascal Chatonnet, Valéry Laramée et quelques autres ont œuvré pour rendre cette réalité plus tangible en créant le bordeaux du futur. Ils ont sélectionné des raisins dans des régions connaissant des conditions climatiques similaires à celles qui devraient régner dans le Bordelais en 2050 — Tunisie, Minervois… — et les ont assemblés pour donner naissance à ce bordeaux 2050, moins élégant, plus sec, amer aussi, avec des arômes moins complexes. Le succès médiatique a été immédiat : en avril dernier quand ils ont présenté leur vin du futur, enfin ! on a parlé en France, et dans le monde entier, de ce changement climatique que l’on ne veut pas boire.

Samedi 8 décembre : Des nuages planent sur la négociation

Marche pour le climat, mais sous étroite surveillance policière. Et la police polonaise gêne ou empêche l’arrivée de militants climatiques. Lundi, la négociation reprend au niveau ministériel. Mais tout le monde semble mettre des freins...

En ce septième jour de COP, deux événements se télescopaient à Katowice : à l’extérieur, dans le froid et les chants, la Marche pour le climat ; à l’intérieur, dans une atmosphère chaude et feutrée, la fin du volet technique des négociations.

En me rendant à la Marche pour le climat, en fin de matinée, je pensais assister à un gigantesque rassemblement. J’en en été pour mes frais : à midi, place de la Liberté, je comptais plus de policiers et de journalistes que de manifestants… Mais peu à peu, le nombre de manifestants a fini par grossir pour atteindre 1.500 à 2.000, dépassant celui des policiers, une gageure au vu de leur impressionnant déploiement. En observant ce cortège, corseté de part et d’autre par des policiers se suivant à moins de trois mètres d’intervalle, je n’ai pu m’empêcher de penser aux Gilets jaunes protestant à Paris. Autant vous dire qu’il n’y a eu aucun débordement.

Paulina est enceinte et est venue avec sa petite fille à la marche pour le climat.

Parmi les manifestants, de nombreux Polonais, aussi préoccupés par le climat que par la pollution. Leur ennemi : le charbon et cet insidieux carbone-suie, issu de sa combustion, qui noircit leurs bronches depuis des dizaines d’années, provoquant cancers et maladies respiratoires. Comme beaucoup d’entre eux, Ines, l’Espagnole, et Anna, la Française, étudiantes Erasmus à Cracovie, ont couvert leur visage d’un masque à gaz. « En venant ici, je me suis rendue compte que la Pologne était en retard sur l’environnement : elle produit du charbon, continue à distribuer plein de sacs en plastique. Ici, on m’a même déconseillé de courir à l’extérieur à cause de la pollution », regrette Anna. Ines en pâtit chaque jour ; ça lui gratte la gorge et la fait tousser en permanence.

Wolfgang Eber, lui, arrive de Bonn, après trois mois et 1.883 kilomètres de marche. « Je fais partie d’un groupe de chrétiens qui lutte pour la justice climatique », raconte-t-il.

Wolfgang Eber (à droite) : « Je fais partie d’un groupe de chrétiens qui lutte pour la justice climatique »

Il n’est pas le seul pèlerin à avoir fait le trajet à pied : le Philippin Yeb Saño arrive juste du Vatican. « Si la crise climatique persiste, nous serons tous affectés », a-t-il crié à la foule, casquette kaki vissée sur la tête. « Nous devons agir si nos dirigeants échouent à s’en saisir. »

Une fois son intervention terminée, je le prends à part et lui demande pourquoi il est venu jusqu’ici, à Katowice. « Si les négociations échouent ici, c’est comme si on faisait une croix sur l’Accord de Paris, répond-il. Il s’agit d’une crise climatique, politique, mais aussi spirituelle : il faut combattre l’avidité et l’arrogance, qui mènent les gouvernements et les entreprises. » Derrière moi, un homme à la large carrure attend son tour : lui aussi veut parler à l’activiste philippin. Il se présente ; c’est Tom BK Goldtooth, de la tribu amérindienne des Navajos. Sous mes yeux, les deux hommes échangent leurs adresses de courriels : une COP, c’est aussi ça, des liens qui se créent, d’un continent à l’autre, et des luttes qui convergent.

Yeb Sano et Tom Goldtooth : des Philippines au pays Navajo ;

Soudain, je tombe sur une étrange pancarte : « Mon ami venait à la COP24, mais il a été arrêté. » Intriguée, je m’approche de la jeune femme qui la brandit. Elle appelle Valentyn Pugachov, porte-parole de l’ONG ukrainienne EcoAction, pour qu’il m’explique les faits : deux de leurs activistes, pourtant régulièrement accrédités à la COP, ont été arrêtés le matin-même à Katowice à leur hôtel. Depuis, ils n’ont plus aucune nouvelle d’eux. Pour le moins inquiétant…

Son ami venait à la <span class="caps">COP</span>, mais il a été arrêté.

D’autant que ces deux arrestations font écho à d’autres incidents du même type : depuis quelques jours, et notamment vendredi, la police polonaise a refoulé plus d’une douzaine d’acteurs de la société civile, parmi lesquelles une activiste du Climate Action Network (CAN) co-organisatrice d’une marche de 65.000 manifestants à Bruxelles. Justification avancée par la Pologne : elle représenterait une « menace à la sécurité nationale ».

Fin janvier, la Pologne a en effet adopté une loi controversée interdisant toute manifestation spontanée avant et durant la COP24 et permettant aux autorités de collecter des informations sur tous les participants à leur insu. Bref, en 24 ans de COP, c’est bien la première fois que Valentyn Pugachov a eu vent d’une telle pratique. Fâcheux, à l’heure où la présidence polonaise de la COP répète qu’il faut intégrer la société civile –- et surtout les travailleurs du charbon -– dans la transition climatique. Les deux activistes Ukrainiens seront finalement relâchés samedi dans la soirée.

Après quatre heures dehors -– certes sous le soleil mais tout de même dans la froidure polonaise -– mes doigts engourdis et moi nous sommes rabattus vers la soucoupe volante de la COP. « Vous n’avez pas froid », ai-je demandé, compatissante, à une volontaire en gilet vert. « Non », me glisse-t-elle dans un clin d’œil, entrouvrant son coupe-vent, pour me montrer sa veste verte en duvet. « Ça doit être parce qu’on est sponsorisé par JSW » Sur sa doudoune, le sigle du groupe polonais, premier producteur à charbon de l’Union européenne et grand sponsor de la COP24.

L’ÉTAT DESGOCIATIONS : GROS NUAGES EN VUE

La manifestation pour le climat à Katowice.

Alors que les ministres commencent à débarquer depuis dimanche – journée de repos pour la COP —, il n’est pas inutile de faire le point sur l’état des négociations. Pendant une semaine, les délégués mandatés par les 196 États signataires de l’Accord de Paris ont planché sur le fameux « rule book » de l’accord de 2015. L’accord de Paris, c’est un peu comme un médicament : on sait à peu près à quoi il sert, quelle douleur il peut atténuer, quels en sont les principes actifs, seulement il vous faut une notice pour en connaître précisément la posologie, le mode d’administration, les contre-indications… Eh bien, le rule book, c’est un peu cette notice.

Les travaux pour l’élaborer ont débuté il y a trois ans, juste après la COP21 et, si tout va bien, ils doivent s’achever à Katowice. Au début de la COP, il y a une semaine, la notice faisait encore quelque 300 pages. Samedi soir, elle n’en faisait plus qu’une centaine, les négociateurs étant parvenus à trouver un consensus sur un certain nombre de questions. Sur ces 100 pages, toute une ribambelle de crochets. En effet, à chaque fois que les négociateurs tombent sur un point sensible, qu’ils ne peuvent trancher de manière technique, ils intègrent un crochet qui fera l’objet d’un débat entre les ministres. Moins il y a de crochets, plus on est près d’un accord.

À partir de lundi, « les négociations seront entre les mains des ministres », a dit samedi l’Autrichien Helmut Hojesky lors d’un point presse organisé par l’Union européenne. « On a fait de beaux progrès, mais on n’y est pas encore ».

Parmi les questions les plus sensibles qui devront être tranchées en deuxième semaine, celle des financements. Les pays développés se sont en effet engagés à mobiliser 100 milliards de dollars par an à l’horizon 2020 pour l’adaptation aux changements climatiques des pays les plus vulnérables. Mais aujourd’hui, le compte n’y est pas. Par ailleurs, ce que couvrent précisément les financements climat reste à définir, car chacun y met un peu ce qu’il veut.

Sous-dossier du financement : la question des « pertes et préjudices », en d’autres termes les dommages irrécupérables dus à l’impact du changement climatique (pertes de revenus causées par la destruction d’une récolte, perte en vies humaines après un ouragan…). Les pays les plus durement touchés sont souvent les plus pauvres et on comprend qu’ils souhaitent pouvoir être indemnisés de ces pertes causées par un changement climatique dont ils sont bien moins responsables que les pays développés. Curieusement, les pays riches sont peu enclins à vouloir intégrer ces préjudices. Ils jugent que cela doit être inclus dans le volet « Adaptation au changement climatique » et ne doit pas générer d’autres financements.

Une autre bataille pourrait se livrer sur les « délais communs ». En effet, l’Accord de Paris n’a pas précisé sur quelle durée les États devaient prendre des engagements (NDC) de réduction de leurs émissions. Certains pays sont partis sur cinq ans, d’autres sur dix. Or il sera impossible de comparer les efforts de chacun si tous ne partagent pas le même horizon temporel. Les États sont très divisés sur cette question, au point que certains recommandent de repousser ce volet aux calendes grecques…

Autre point qui fâche : la façon dont sera reflété le rapport du Giec sur les 1,5 °C dans le texte qui sera adopté par les États à la fin de la COP. Il y a trois options : soit ils le passent sous silence, et alors, de l’avis de toutes les ONG, « c’est un désastre ». Cela donnerait au monde un message extrêmement négatif si la COP, qui a commandé ce rapport – ce qui était une première – faisait finalement comme s’il n’existait pas. Deuxième option : les États rédigent une déclaration, peu engageante politiquement. Troisième option, ils optent pour une décision, plus ambitieuse.

Tout se jouera sur les mots qui seront choisis dans ce satané texte : les États parties à la COP se contenteront-ils de « prendre note » du rapport, ou préféreront-ils l’« accueillir » ? Cela vous paraît peut-être vétilleux, mais dans le monde des COP, c’est un enjeu énorme. L’Arabie Saoudite, qui s’est fait remarquer cette semaine en contestant allègrement le travail du GIEC, a déjà fait savoir qu’elle bloquerait toute option ambitieuse. Avec dans son sillage, deux autres grands producteurs d’énergies fossiles, la Russie et les États-Unis…

Autres grands oubliés à ce stade : les droits humains, qui ne sont pas mentionnés une seule fois dans le rule book. « Dans les discussions qui ont eu lieu cette semaine, la dimension sociale a été systématiquement éliminée du texte », dénonce Sébastien Duyck, de l’organisation environnementale CIEL. Un comble alors qu’on célèbre ce lundi les 70 ans de la Déclaration onusienne des droits de l’Homme.

Ces points d’achoppement ne sont que des exemples. Mais tous semblent annoncer de gros accrochages dans les jours qui viennent. D’autant que l’ambition ne semble pas l’attribut le mieux partagé : à ce jour, seuls quelques pays comme le Canada, le Vietnam, les Fidji ou la Jamaïque ont annoncé qu’ils allaient réviser leurs NDC à la hausse. Les autres sont aux abonnés absents.

Durant cette deuxième semaine, la présidence polonaise, incarnée par Michal Kurtyka, va devoir faire ses preuves. Jusqu’ici, elle est restée très en retrait, ne s’investissant guère. Désormais, elle va devoir prendre position : jouera-t-elle les facilitateurs, ou au contraire, elle qui a réaffirmé qu’elle ne quitterait pas le charbon de si tôt, mettra-t-elle en péril les négociations ? Peut-être Michal Kurtyka prendra-t-il conseil auprès de Laurent Fabius, l’un des artisans de l’Accord de Paris, dont la venue à la COP vient d’être annoncée pour lundi.

Et quid de l’Union européenne, qui se gargarise d’être à la pointe de la lutte climatique ? Pour Sébastien Duyck, durant cette première semaine, « l’UE s’est rarement montrée leader sur un sujet en particulier ». Et pour cause, il faudrait déjà qu’elle puisse s’accorder sur une position commune entre ses 28 membres. Un défi d’autant plus ardu qu’en ce moment, remarque l’activiste, « les pays forts ont tous des problèmes de leadership ». Manifestement, « ni l’Allemagne, ni la France ne sont prêtes à monter au créneau. »

Vendredi 7 décembre : Alerte à la climatisation

Des petits mots d’amour au pavillon indonésien.

Au sixième jour de la COP, vendredi, les délégués des États continuaient à finaliser dans l’ombre le texte qu’ils présenteront samedi soir aux ministres pour les négociations les plus sensibles. Pendant ce temps-là, la conférence des parties continue à bruisser d’une cascade d’événements.

Mais où se cachent-ils ? Hier soir, comme tous les soirs depuis mon arrivée à Katowice, je n’ai pu m’empêcher de m’interroger : où disparaissent donc les milliers de délégués, membres d’ONG, volontaires ou journalistes du monde entier, une fois qu’ils ont remisé leurs stylos après leur si intense journée ? Certes, de nombreux négociateurs ne quittent les salles de réunion que tard dans la nuit, tandis que d’autres, épuisés, filent se requinquer dans leur chambre d’hôtel, mais tout de même, cela devrait être l’effervescence en ville, non ? Le mystère reste entier : toujours est-il qu’à 19 heures comme à 23, le centre-ville de Katowice reste aussi placide qu’un lac suisse.

Pour cette sixième journée de conférence climatique, je vous propose de déambuler sans but précis dans les couloirs de la COP et ses dizaines de préfabriqués, en repartant du matin. À 9 heures, force est de constater que les side events –- les dizaines d’événements organisés chaque jour en marge des négociations -– ont moins la cote, et ce d’autant moins quand ils optent pour des intitulés aussi cabalistiques que celui-ci : « Les +1, l’essence de devenir un acteur de la transformation ». Honnêtement, vous, vous seriez levés pour suivre ça ?

Une assistance plus que clairsemée vendredi à 9 heures sur un « side event » au nom incompréhensible.

J’ai continué ma route, croisant des personnes toutes plus cosmopolites les unes que les autres : un père Noël polonais, une danseuse balinaise, des Amérindiennes en costume traditionnel, des militaires polonais en uniforme, ou encore une manifestation improvisée au beau milieu d’un couloir, appelant à la fin du financement des énergies fossiles.

Manifestation dans un couloir de la COP contre le financement des énergies fossiles.

Dans ce magma d’événements, j’ai fini par me décider pour une conférence de presse sur la construction et la rénovation énergétique dans le bâtiment, un secteur bien moins largement couvert que celui des transports. Il représente pourtant près de 40 % des émissions totales de CO2. Une comparaison donnée vendredi matin lors de la conférence frappe les esprits : « Chaque semaine, une surface de plancher équivalente à la taille de Paris est construite dans le monde », engendrant souvent des infrastructures à fortes émissions qui nous accompagneront pendant des décennies. Selon Yves-Laurent Sapoval, conseiller à la Direction française du logement, 60 % du CO2 est émis dans la construction et 40 % lors du fonctionnement de l’habitation.

Un rapport de l’Alliance mondiale pour les bâtiments et la construction, réalisé en coopération avec l’Agence internationale de l’énergie et l’ONU Environnement, souligne un défi émergent : celui du refroidissement des bâtiments. Depuis quelques années, on observe en effet une forte hausse de la consommation en énergie des systèmes de climatisation (+ 25 % depuis 2010), et ce en raison de « l’amélioration des revenus dans les pays en développement et de la hausse des températures ». Sans mauvais jeu de mots, un chiffre fait froid dans le dos : on recense désormais 1,6 milliard de climatiseurs dans le monde. La question du logement et de la construction est donc cruciale si l’on veut limiter le réchauffement planétaire. Malheureusement, expliquent les experts, seule une centaine d’États, sur les 196 signataires de l’accord de Paris, ont fourni des engagements de réduction de leurs émissions carbonées — les NDC — contenant des mesures spécifiques visant à améliorer l’efficacité énergétique des bâtiments. Et dans cette centaine de NDC, seule une poignée « aborde la construction et le “carbone incorporé”, lié à la fabrication de matériaux tels que l’acier et le ciment utilisé pour la construction ». Autrement dit, il y a encore du pain sur la planche pour réduire l’empreinte carbone de ce secteur crucial.

« C’est une grande plateforme pour nous : on a le droit à une émission télé quotidienne et gratuite »

Dans les locaux préfabriqués de la COP, tantôt glacés, tantôt surchauffés, où l’efficacité énergétique est un concept exotique, j’ai repris ma déambulation. Dans le secteur des pavillons nationaux, mon attention a été attirée par l’un d’entre eux. Alors que depuis six jours, je passais devant le stand bleu océan du World Wide Fund (WWF), j’ai soudain réalisé qu’il avait muté dans la nuit pour se transformer en un « US Climate Action Center », en d’autres termes le « Centre d’action climatique des États-Unis ». Pour rappeler qu’en dépit des déclarations de leur président, Donald Trump, ils sont toujours dans l’accord de Paris, des ressortissants étasuniens ont donc monté à Katowice leur boutique éphémère sous l’étendard « We Are Still In » (« Nous sommes toujours dans la partie ») : durant quatre jours devaient s’y succéder plusieurs dizaines de simples citoyens, représentants des États, des villes, des entreprises ou encore du secteur sanitaire ou culturel, pour faire part de leur détermination à agir et des efforts qu’ils mènent pour la transition.

Le pavillon du US Climate Action Center à la COP24.

Puisqu’on parle des États-Unis, voici une autre figure récurrente de cette COP : Stuart Scott. Chaque jour, à 15 heures, il apparaît, avec sa cravate et son pull rouges, sur les écrans de retransmission de la COP pour un side event généralement assez prisé des journalistes, tantôt avec la jeune Suédoise Greta Thunberg, tantôt avec les activistes londoniens d’Extinction Rebellion ou encore avec le scientifique britannique Peter Wadhams, expert de l’océan Arctique. Il y a un an, quelque 15.000 scientifiques du monde entier lançaient leur « Alerte à l’humanité », pour avertir de l’urgence à agir contre le changement climatique. Quand il a eu vent de cette initiative, Stuart Scott a contacté les responsables de l’appel. « Je leur ai dit qu’ils passaient à côté de la principale partie prenante dans ce combat : les gens. Je leur ai alors proposé de créer une interface avec le public. Et ils ont accepté. » Depuis, sur son site ScientistsWarning.org, le sexagénaire relaie des informations sur le climat ou la politique environnementale étasunienne.

L’Étasunien Stuart Scott présentant un side event vendredi 7 décembre à la COP24.

Que pense-t-il de la COP ? « C’est une grande plateforme pour nous : on a le droit à une émission télé quotidienne et gratuite. » Et sinon ? « C’est juste une perte de temps, cette COP ». Avec son franc-parler et son discours écologiste très militant, il fait parfois peur aux scientifiques, qui aimeraient plus de retenue. Retenue ou pas, c’est lui qui a eu pris l’heureuse initiative d’inviter à la COP la jeune Suédoise Greta Thunberg, devenue depuis peu une icône de la jeunesse en colère. Quand Antonio Guterres a vu toutes les interviews d’elle à Katowice, il a demandé à la rencontrer. « Et alors, face aux caméras du monde entier, se réjouit encore le talentueux trouble-fête, elle a gentiment donné une leçon aux États » sur leur intolérable défaillance face à l’urgence climatique.

La Spodek Arena au loin.

Jeudi 6 décembre : Les Gilets jaunes s’invitent à la COP

Au 5e jour de la COP, la question des Gilets jaunes s’est invitée à Katowice, où le « cas français » divise. Tandis que certains y lisent la nécessité à mieux communiquer autour des politiques climatiques, d’autres, comme les travailleurs polonais du charbon, s’en saisissent pour défendre le maintien des énergies fossiles.

La journée a commencé par une rencontre aussi inattendue que fortunée. Alors que je préparais le programme de la journée dans cette salle de presse reculée, je suis tombée nez à nez avec le président polonais de la COP, Michal Kurtyka. J’ai donc tenté ma chance. En français, puisque le jeune (45 ans) et sémillant vice-ministre de l’Environnement a fait ses études en France, sur les bancs de Polytechnique. Je lui ai demandé ce qu’il pensait de la crise française des Gilets jaunes et s’il ne craignait pas qu’un tel événement n’écorne les ambitions de certains États. En dépit d’une attachée de presse qui le tirait sans cesse par la manche pour l’encourager à partir, il a tenu bon et m’a gentiment répondu que cette question n’avait pas d’incidence sur la COP, puisqu’il s’agissait d’un « problème national ». National, national, mais ça a tout de même un lien direct avec le message de la « transition juste » qu’il porte depuis dimanche, non ? C’est vrai, a-t-il reconnu, et d’ailleurs, « l’exemple de la Pologne montre qu’on peut mener une politique en accord avec sa population, même si c’est une politique difficile ». C’est à ce moment-là que je lui ai rappelé que la Pologne, avec une électricité produite à 80 % grâce au charbon, n’était pas véritablement engagée dans ce qu’on pouvait qualifier de transition énergétique.

Le président polonais de la COP, Michal Kurtyka.

« N’oubliez pas le point de départ », m’a-t-il répondu, justifiant la situation actuelle par « la folie des grandeurs des communistes ». « Notre mix est hérité de décisions qui étaient planifiées à Moscou. » La Pologne a donc misé sur le seul charbon, « alors que tous ses voisins avaient la diversité des mix : Lituanie, Tchéquie, Slovaquie, Ukraine… Tous avaient des centrales nucléaires, sauf la Pologne ». Cette dernière étant dotée d’« une surcapacité d’usines de production d’électricité relativement neuves fonctionnant au charbon, il faut un petit peu de temps pour engager un changement ».

La crise française est un argument idéal pour justifier le malaise social et discréditer tout effort de transition énergétique, présentée comme inéquitable

D’ailleurs, s’est-il défendu, la source qui sera la plus développée dans le mix polonais dans les années à venir sera le photovoltaïque. Un mégawatt sur quatre de la puissance installée en 2035 viendra du photovoltaïque ». Cependant, la Pologne a autorisé il y a peu la construction d’une nouvelle centrale à charbon.

Le gouvernement fait écho à la société polonaise. On a appris jeudi que le syndicat polonais Solidarnosc (Solidarité), qui avait mené la révolte contre le régime communiste dans les années 1980, s’alliait avec un sulfureux lobby étasunien, le Heartland Institute, climatosceptique patenté et l’un des plus vigoureux défenseurs de l’industrie des énergies fossiles. Dans un communiqué, les deux nouveaux partenaires ont exprimé « leur scepticisme face aux allégations » selon lesquelles « le monde est au bord d’une catastrophe climatique ». Pour eux, aucun « consensus scientifique » n’existe sur les causes du changement climatique et ils « croient que les leaders mondiaux devraient plutôt concentrer leurs efforts sur l’accès abordable et facile à l’énergie afin d’améliorer les conditions de vie partout dans le monde ».

Pour un syndicat comme Solidarnosc, la crise française est un argument idéal pour justifier le malaise social et discréditer tout effort de transition énergétique, présentée comme inéquitable.

D’où l’objet de la conférence de presse organisée par plusieurs ONG à la mi-journée : « Comment mettre en œuvre une politique climatique en accord avec l’impératif de justice sociale ? » Pour les intervenants, la crise des Gilets jaunes en France prouve qu’un instrument de politique climatique mal conçu peut entraver une action pourtant urgente et nécessaire.

« La notion de justice sociale est présente dans l’accord de Paris », a relevé Pierre Cannet, de WWF France. Le défi à présent pour le gouvernement est « de mettre en œuvre la transition de la manière la plus juste possible ». Pour lui, il serait faux « de dire que les Français sont contre la transition, ce n’est pas comme en Pologne. Il est clair qu’en France, il y a une mobilisation pour le climat ».

Pierre Cannet, de WWF France.

L’État doit montrer aux contribuables que cette taxe a servi à financer des solutions tangibles qui améliorent leur vie au quotidien

C’est ce que semble démontrer l’exemple canadien. En effet, bien avant la France, il y a onze ans, l’État de Colombie-Britannique a lancé sa propre taxe carbone. Sans jamais créer d’émeutes. Pourquoi une telle réussite ? C’est ce qu’a brillamment analysé Tzeporah Berman, conseillère auprès du gouvernement de Colombie-Britannique.

Cette taxe, qui couvrait 70 % des émissions, a été mise en place en juillet 2008. Son principe était très simple, a-t-elle détaillé : « Elle s’appliquait à toutes les énergies fossiles utilisées pour la cuisine, l’électricité ou les transports et tolérait très peu d’exceptions. » Fixée à 10 dollars la tonne en 2012, elle a ensuite augmenté de 5 dollars par an pour atteindre 30 dollars la tonne en 2012. Résultat : « De 2008 à 2012, la consommation d’énergies fossiles a diminué de 17 % alors que durant la même période, le reste du Canada a vu ses émissions grimper de 1 %. » Dans le même temps, l’économie de la Colombie-Britannique a connu une croissance de 16 % et affiché le taux de chômage le plus bas du pays.

Tzeporah Berman, conseillère auprès du gouvernement de Colombie-Britannique.

Le Canada a bien compris l’intérêt d’une telle taxe puisqu’il vient d’annoncer qu’il allait étendre ce dispositif à tout le pays l’an prochain. « Une augmentation continue des prix est nécessaire pour réduire les émissions », a plaidé Tzeporah Berman, à condition, a-t-elle alerté, de compenser les revenus des plus vulnérables. Chez elle, le gouvernement a en effet « créé un système qui rend cet argent aux gens sous forme de réductions d’impôts. Pendant les trois premières années, 1,8 milliard de dollars canadiens [1,2 milliard d’euros] ont ainsi été redistribués en fonction des usages et des besoins », aux plus défavorisés.

Pour la chercheuse canadienne, la communication est essentielle. L’État doit montrer aux contribuables que cette taxe a servi à financer des solutions tangibles qui améliorent leur vie au quotidien : de nouveaux projets de transport, des aides à l’achat de véhicules électriques et à la rénovation des logements. « Cela a créé une meilleure acceptation. Ainsi on a probablement évité de graves conflits, estime-t-elle. Les sondages indiquent que 70 % des personnes interrogées en Colombie-Britannique aiment notre taxe. » Elle leur donne « un sentiment d’utilité et de fierté ». Un exemple qui devrait peut-être inspirer le gouvernement français.

Un couloir de la COP.

Pour finir, et alors que depuis quelques jours pleuvent les rapports angoissants sur la hausse des émissions, reparties plus fort que jamais en 2018, ou sur la pollution qui tue chaque année 7 millions d’êtres humains, je vous laisse sur cette petite phrase entendue au détour d’une énième conférence sur la transition. Elle émane d’un responsable onusien du nom de Martin Frick :

Le changement arrive très lentement, insupportablement trop lentement, à tel point qu’à un moment, on est prêt à désespérer que ce changement puisse jamais avoir lieu. Mais c’est exactement à ce moment-là que vous n’êtes plus qu’à quelques millimètres d’aboutir. J’ai eu le privilège d’être à Berlin Est en août 1989, je parlais avec des gens persuadés de ne pas assister à un changement de régime de leur vivant. Deux mois plus tard, c’était fini. »

Mercredi 5 décembre : « Si seulement on pouvait couvrir la crise climatique comme un match de football »

Au quatrième jour de la COP, la jeune Suédoise Greta Thunberg a continué son marathon médiatique, attirant à chaque apparition de nombreux fans. Une bouffée de colère et de vérité, alors que dans les salles obscures de la conférence, les délégations continuent à négocier à petit pas.

Quatre jours déjà que la COP s’est ouverte, et le programme est toujours aussi fourni. Alors que vous pourriez imaginer que, pour un tel événement, les journalistes disposent d’un emploi du temps bien calé depuis des lustres, la réalité est tout autre. Car dans une COP, le programme définitif de la journée n’est finalisé que… la nuit d’avant. J’ai bien dit la nuit, et pas le soir, hein… C’est-à-dire, lectrices, lecteurs, que la veille à minuit, je ne sais toujours pas exactement quel événement, plénière, briefing ou conférence de presse je serai à même de suivre pour vous le lendemain. Tout cela ne peut se caler qu’au lever : apparaissent alors, dans des applications ou des sites tous moins intuitifs les uns que les autres, des dizaines d’événements sous des intitulés sibyllins.

La journée se déroule ensuite entre promesses tenues, espoirs déçus et toute une ribambelles de rencontres inopinées qui font tout le sel d’une telle conférence. Pour cette quatrième journée, j’ai décidé de faire l’impasse sur les plénières rébarbatives pour privilégier des rencontres avec quelques personnes particulièrement inspirantes.

Ça a commencé par une passionnante conférence de l’organisation londonienne Carbon Tracker qui en quelques diapos assorties de jolies formules s’est attelée à atomiser « cinq mythes sur la transition énergétique ». Son objectif : rabattre le caquet des « marchands de doute », hommes politiques ou représentants de l’industrie pétrolière, qui depuis une trentaine d’années déploient des arguments fallacieux pour discréditer les alternatives au gaz, au pétrole et au charbon, à l’image des cigarettiers qui durant 50 ans ont milité pour défendre la prétendue innocuité du tabac.

Parmi ces mythes, Kingsmill Bond a démonté celui consistant à dire que les énergies fossiles ne sont pas substituables et que les énergies renouvelables sont aujourd’hui « trop marginales pour compter ». Pour l’analyste britannique, ce n’est pas un argument valide. « Regardez », a-t-il dit en montrant un graphique illustrant la disparition des chevaux comme moyen de transport au début du XIXe siècle, « le pic survient toujours avant la chute ». Ainsi, en 1910, date à laquelle la population chevaline était à son acmée, personne n’aurait jamais osé parier sur les premières automobiles. Dix ans plus tard, les chevaux étaient déjà deux fois moins nombreux. Quant à ceux qui proclament inlassablement que la fabrication des éoliennes consomme une énergie folle, ils oublient de dire « qu’en trois mois de fonctionnement, une éolienne a payé l’énergie qui a été nécessaire pour la construire ».

Le climatologue belge Jean-Pascal van Ypersele et l’analyste de Carbon Tracker Kingsmill Bond.

« Et puis, a terminé l’analyste, il y a ce fameux mythe selon lequel interdire l’extraction des énergies fossiles serait une injustice faite aux pays pauvres dont ce serait le seul moyen d’améliorer leurs conditions de vie. C’est faux de dire qu’on aide les pauvres en les aidant à construire une technologie qui est en train de mourir, alors qu’il est moins cher pour eux d’investir dans les renouvelable que de construire une centrale à charbon. »

Grève du vendredi

Mais la plus belle surprise, mercredi, a été une autre rencontre : celle de la jeune Suédoise Greta Thunberg, qui s’est fait connaître cet automne par ses « grèves du vendredi » (#FridayStrike) où, plutôt que d’aller en cours, elle a décidé de faire un sit-in devant le Parlement jusqu’à ce que le gouvernement prenne des mesures pour réduire les émissions de gaz à effet de serre suédoises et se mette en conformité avec l’Accord de Paris. Alors que certains de mes confrères la boycottent, se disant blasés de la voir intervenir tous les jours dans différents événements de la COP, je me suis laissée tenter. Et j’ai bien fait : ce fut le moment le plus fort que j’ai vécu de ces quatre jours et, je dois bien vous l’avouer, de ces derniers mois.

Quand vous la voyez pour la première fois avec ses longues tresses châtain, vous ne lui donnez pas ses 15 ans, mais deux ou trois de moins peut-être. Elle paraît si jeune, si frêle aussi. Et puis elle commence à parler, avec son regard pénétrant, son visage sérieux et son front souvent plissé ; vous êtes alors bluffé par sa détermination et sa maturité.

C’est à l’âge de huit ans qu’elle a commencé à prendre conscience de la réalité du changement climatique, me raconte son père, Svante Thunberg, qui a fait le voyage avec elle de Suède jusqu’à Katowice en voiture électrique (quatre jours de trajet aller-retour…). Elle s’est mise à lire sur le sujet, à rencontrer des scientifiques, et « elle nous a forcé à changer », sa femme et lui. « En Suède, nous vivons dans un pays où nous avons une grosse empreinte carbone. Même si l’on devient végétarien et qu’on ne prend plus l’avion – comme on le fait désormais – on consomme encore trop de CO2. » Après l’été, leur fille leur a parlé de son projet de faire la grève de l’école tous les vendredis, et d’organiser un sit-in devant le Parlement. « On lui a dit non, bien sûr, car c’était risqué. Elle nous a répondu qu’elle le ferait quand même. Alors on a suivi. »

« Le premier jour, raconte Greta, il faisait très froid, il pleuvait, j’étais seule. Et puis le deuxième jour, des gens ont commencé à me rejoindre. » Au point que depuis, elle est devenue une icône pour des enfants ou des adolescents du monde entier, comme en Australie où le mouvement a fait tâche d’huile dans les établissements scolaires, au point d’agacer sérieusement le gouvernement. Il y a quelques jours, la Suédoise était même à Londres pour soutenir le mouvement citoyen Extinction Rebellion.

Le mieux est peut-être de l’écouter parler. Florilège :

La première chose que j’ai apprise avec tout ça, c’est qu’on n’est jamais trop petit pour faire la différence. J’ai rencontré des politiciens, des journalistes : cela m’a étonné, ils n’ont aucune idée de qu’est le changement climatique ou de ce qu’est par exemple l’effet d’albedo. »

« Le travail des hommes politiques n’est pas de sauver le monde, mais d’engranger des votes et on n’obtient pas des votes en disant la vérité sur le climat. »

« Nous les jeunes, nous devons nous mettre en colère. Nous devons réaliser que c’est notre avenir qui est en jeu. »

« Nous devrions nous éduquer nous-mêmes et engager des changements au niveau individuel : arrêter de prendre l’avion, devenir végétarien, en tant que journaliste, écrire à propos de cette crise climatique. Si seulement on pouvait couvrir la crise climatique comme un match de football… »

D’autres citoyens engagés ont attiré mon attention mercredi : les représentants du mouvement d’action non-violente Extinction Rebellion qui, le 17 novembre, est parvenu à bloquer le centre de Londres durant cinq heures. Contrairement à un mouvement comme Alternatiba en France, « nous, on ne cherche pas tant à proposer des alternatives qu’à défendre un meilleur processus démocratique. C’est un moment de changement politique », me raconte Nils Agger. « Lentement mais sûrement, le mouvement s’ouvre à d’autres, beaucoup de jeunes dans la vingtaine, qui ont 19-22 ans, se mobilisent, ils y mettent énormément de passion, mais on voit aussi monter à bord des grands-parents. Et progressivement la communauté des musulmans, celle des Noirs ou encore des femmes. »

Nils Agger, d’Exctinction Rebellion, interviewé par Vincent Vierzat, de Partager c’est sympa.

En dépit des centrales à charbon fumant au loin dans le ciel de Pologne ou du moratoire français sur les taxes sur l’essence, mercredi à Katowice, on se prenait à croire que le changement était possible, et l’action à nos portes…

Mardi 4 décembre : « Mars n’est pas un plan B pour notre civilisation »

Le jour de la fête de la sainte patronne des mineurs, les délégués de la COP ont continué d’imaginer un monde sans charbon, avec des délégués étasuniens soucieux de ne pas hypothéquer l’avenir après le départ de Trump…

Le 4 décembre, en Pologne, on fête les Barbara. Barbara est la sainte patronne des mineurs, et donc l’occasion ici d’une grande fête baptisée « Barbórka ». C’est même dans la banlieue de Katowice, à Nikiszowiec, où l’une des plus anciennes mines de charbon du pays a fermé cette année, que les festivités sont les plus réputées : une fois par an, au petit matin, les habitants sont réveillés au son du clairon et des grosses caisses d’un orchestre composé de mineurs. Autrement dit, à Katowice, ce mardi matin, on fêtait le charbon en fanfare, tandis qu’à quelques kilomètres, des dizaines de délégations s’enfermaient dans une autre sorte de mine, elle aussi sans fenêtres, pour imaginer… un monde sans charbon.

À la COP, on passe de temps forts et fusionnels, où le monde semble parler d’une seule voix, à des moments bourrés de contradictions comme celui-là.

Alors que la messe en hommage des mineurs débutait dans l’église de Nikiszowiec, dans la soucoupe volante de la COP24, le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, tenait une conférence de presse pour promouvoir la conférence spéciale sur le climat qu’il organise à New York en septembre prochain. Mais pourquoi un énième sommet ? Ce rendez-vous n’est-il pas une parfaite excuse pour escamoter Katowice en attendant New York ?

Une vidéo du Giec diffusée aux négociateurs en session plénière.

Antonio Guterres s’est défendu en précisant que « son » sommet, car oui, il l’appelle « mon » sommet — qui a dit que le multilatéralisme interdisait la possessivité ? — se déroulerait à New York en même temps que l’assemblée générale des Nations unies, qui réunit généralement quelque 130 chefs d’États ou de gouvernement. Selon lui, ce sera donc justement un moyen d’attirer les chefs d’État. « Tenir ce sommet […] donnera aux gouvernements le temps dont ils ont besoin pour réviser à la hausse leurs NDC [Nationally Determined Contributions, ces engagements à réduire leurs émissions carbonées] afin d’être prêts pour 2020 », date à laquelle des NDC plus ambitieuses que celles de 2015 doivent être présentées par les 196 États ayant signé l’accord de Paris sur le climat.

« C’est une conférence très importante ! Elle n’est ni insignifiante ni de transition »

Alden Meyer, un habitué des COP, représentant de l’Union of Concerned Scientists (UCS), pense lui aussi que la conférence de New York sera utile. Tiens, voilà une nouvelle contradiction. Si Donald Trump est toujours aussi déterminé à brûler le climat par les deux bouts, d’autres Étasuniens, eux, continuent à se battre, en attendant que le vent tourne. À Katowice, les négociateurs étasuniens, explique Alden Meyer, sont ainsi divisés en deux groupes : une délégation politique, qui défend les positions de Donald Trump, et les négociateurs de l’administration, qui assistent aux COP depuis de nombreuses années. Ceux-là « font tout pour s’assurer de ne pas rendre la situation trop difficile pour un éventuel successeur à Donald Trump ».

Alden Meyer, un habitué des COP et représentant de l’Union of Concerned Scientists (UCS).

L’UCS, que représente le sympathique et jovial Alden Meyer, est cette association qui en 1992, à l’occasion du sommet de Rio sur le climat, avait lancé une « alerte à l’humanité » : dans un appel inédit, 1.700 scientifiques avaient tiré la sonnette d’alarme sur l’urgence de changer les comportements pour freiner le changement climatique. Une alerte qui a été renouvelée et amplifiée il y a un an par 15.000 scientifiques internationaux. Créée en 1969, en pleine guerre du Vietnam, par des scientifiques qui refusaient que la recherche étasunienne soit utilisée à des fins militaires, l’UCS fait aujourd’hui du lobbying pour la préservation du climat.

Son badge « We Are Still In » (Nous sommes toujours dans l’Accord de Paris) solidement accroché sur le cœur, Alden Meyer reconnaît qu’avec tous les présidents, les scientifiques ont eu des hauts et des bas, mais jusqu’ici, « on ne nous avait jamais dit que le changement climatique était une blague ou un complot des Chinois. Les scientifiques étasuniens sont très en colère, mais ils sont aussi très déterminés ».

Quand je lui parle de la déclaration lundi du ministre français de la Transition écologique selon laquelle la COP24 serait une simple « conférence de transition », les bras lui en tombent. « Mais non, c’est une conférence très importante ! Elle n’est ni insignifiante ni de transition. Elle doit finaliser les règles d’application de l’accord de Paris : c’est essentiel pour donner vie à cet accord. C’est le lancement d’un processus qui va durer deux ans jusqu’en 2020. Alors bien sûr, il y aura d’autres étapes, mais cette COP est importante, car c’est vraiment elle qui va donner le la. Si elle échoue, cela sera vraiment problématique pour les COP à venir. »

« Cette magnifique planète, elle est forte et résiliente »

La parenthèse people du jour a eu pour nom Mae Jemison, la première femme afro-américaine à être allée dans l’espace (1992). Invitée à s’exprimer en session plénière, l’astronaute s’est souvenue de ce moment si particulier, alors qu’elle était à bord de sa navette spatiale : « Je me souviens avoir regardé par la fenêtre et avoir vu cette incroyable planète bleue, et cette fine couche de lumière chatoyante qui était notre atmosphère. […] Cette magnifique planète, elle est forte et résiliente. […] Quand les gens disent “Sauvez la Terre”, ils se trompent. Il ne s’agit pas de sauver la Terre, il s’agit de s’assurer que nous ne continuions pas à la détériorer à un point tel qu’elle ne puisse plus nous accueillir. […] La Terre n’a pas besoin de nous. C’est nous qui avons besoin de la Terre. Et même si je rêve d’aller sur Mars, Mars n’est pas un plan B pour notre civilisation et notre espèce. »

Mae Jemison.

Entre deux sessions plénières, dont l’une consacrée dans l’après-midi à la présentation officielle du rapport du Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) sur le réchauffement de 1,5 °C, je me suis offert une petite promenade entre les pavillons nationaux, à la recherche d’une nouvelle contradiction. Il ne m’a pas fallu longtemps : dans un coin reculé — pour vous dire la vérité, si j’avais cherché le coin le plus reculé, eh bien, c’est ce coin-là, tout au fond et loin du passage, que j’aurais choisi — je suis tombée sur le pavillon du Conseil de coopération du Golfe, l’organisation régionale regroupant les six pétromonarchies du Golfe persique : Arabie saoudite, Oman, Koweït, Bahreïn, Émirats arabes unis et Qatar. Dans une atmosphère feutrée, un groupe d’hommes en costume sombre parlaient à voix basse devant une vidéo vantant la qualité du « moteur de demain ». Un moteur « à l’efficacité super-élevée et aux émissions ultra-basses » inventé par la compagnie pétrolière saoudienne Aramco. Le mot à retenir : gasoline. Eh oui, chez les producteurs d’énergie fossile, le moteur de demain reste bien un moteur à essence. Contradiction quand tu nous tiens…

Le pavillon des pays du Golfe et le « moteur de demain ».

Post-scriptum — Je ne résiste pas à vous à vous faire part de la dernière contradiction de ma journée : peu après 19heures, je me suis rendue à la réception d’ouverture de la COP, pour serrer quelques pinces et ingurgiter mon premier repas de la journée (je vais finir par prendre pour argent comptant cette plaisanterie d’un conseiller ministériel me disant qu’on perdait 4 a 5 kilos par COP !). Et là, quelle ne fut pas ma surprise de découvrir le vaste buffet : des saucisses, des saucisses, et puis des côtes de porc, pour changer. Visiblement, la présidence polonaise a oublié que parmi ses milliers de convives - des Indiens, des Arabes...- figurent une bonne partie de végétariens et/ou de musulmans. Vous auriez vu mardi soir leur regard incrédule face à cette débauche de viande, à peine accompagnée de quelques salades froides de légumes... Chapeau à la chanteuse polonaise qui à la fin de sa prestation a eu le courage de défier son propre gouvernement en s’adressant directement à la salle : « Si vous voulez vraiment sauver la planète, arrêtez de manger de la viande ! » Tonnerre d’applaudissements.

Lundi 3 décembre : un enthousiasme douché par les Polonais et… les Français

Lundi 3 décembre, au deuxième jour de la COP24, quelques discours puissants ont marqué les esprits. Vite tempérés par les Polonais puis par le ministre français de la Transition écologique. Schwarzenegger a tenté de rétablir l’équilibre.

Lundi matin, en marchant sous une pluie fine vers la Spodek Arena, la « soucoupe volante » qui abrite la COP24, je commençais à douter que la COP24 ait véritablement débuté la veille : seuls quelques policiers surveillant les rues piétonnes assoupies et le passage d’un hélicoptère de la police ont fini par me convaincre qu’un événement international aux milliers de participants s’était invité à Katowice. Une fois entrée dans la soucoupe volante, les longues files d’attente aux portiques de sécurité m’ont confirmé que l’on entrait aujourd’hui dans le vif du sujet.

L’attente aux portiques de sécurité.

La journée de lundi 3 décembre a été marquée par la plénière d’ouverture et les discours d’une vingtaine de chefs d’État et de gouvernement. Quelques discours, puissants, ont marqué les esprits. Après avoir remis le symbolique petit marteau de bois au Polonais Michal Kurtyka, qui préside la COP24, Frank Bainimarama, Premier ministre des îles Fidji, a une nouvelle fois crié au loup : « La fenêtre pour agir se ferme à grande vitesse. Le temps presse. » Car même si les 196 États signataires de l’accord de Paris réalisaient les promesses faites durant la COP21 pour réduire leurs émissions, la planète se réchaufferait d’au moins 3,2 °C d’ici la fin du siècle, bien loin des 1,5 °C nécessaires pour sauver les nombreuses populations insulaires de la submersion. Il y a quelques jours, un rapport onusien a conclu que les États devraient multiplier par cinq leurs engagements pris en 2015 pour ne pas dépasser les 1,5 °C. « Cela veut dire cinq fois plus d’action, cinq fois plus d’ambition », a redit le représentant fidjien, avant d’en appeler à la protection divine : « Que Dieu nous pardonne, si nous ignorons les preuves irréfutables, nous deviendrons la génération qui a trahi l’humanité. »

« Le changement climatique va plus vite que nous et nous devons le rattraper avant qu’il ne soit trop tard »

Faisant écho aux propos de la présidence polonaise, qui appelle de ses vœux « une transition juste », M. Bainimarama a tenu à alerter ses homologues sur le danger d’un tel discours : « Il ne faut pas seulement œuvrer à une transition juste pour les travailleurs » du secteur des énergies fossiles, « mais à une transition juste pour tous, et notamment pour les populations les plus vulnérables au changement climatique ». « Il y a encore de la place dans notre canoë. Rejoignez-nous pour ce voyage », a-t-il invité les diplomates du monde entier.

M. Bainimarama, le Premier ministre des îles Fidji.

« Chers amis, nous sommes dans de grandes difficultés, a poursuivi le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres. Le changement climatique va plus vite que nous et nous devons le rattraper avant qu’il ne soit trop tard. Pour beaucoup de personnes, de régions ou même de pays, il s’agit déjà d’une question de vie ou de mort. […] Par rapport au niveau de 2010, les émissions doivent baisser de 45 % en 2030 et être nulles d’ici 2050. […] Si nous échouons, l’Arctique et l’Antarctique continueront à fondre, les coraux à blanchir et même à mourir, les océans monteront, plus de gens mourront de la pollution de l’air, les pénuries d’eau seront un fléau pour une grande partie de l’humanité et le coût de ces désastres montera en flèche. »

Antonio Guterres, le secrétaire général des Nations unies.

« Certains pourraient dire qu’il s’agit d’une négociation difficile, a-t-il poursuivi, mais ce qui est vraiment difficile, c’est d’être un pêcheur des îles Kiribati qui voit son pays risquer de disparaître ou […] une femme en République dominicaine […] essuyant ouragan sur ouragan. »

La présidence polonaise de la COP s’est ensuite chargée de ramener tout le monde les pieds sur terre. Après une vidéo vantant les beautés de sa nature, ses quelque 1.500 réserves et ses remarquables forêts, le tout conclu par quelques minutes live d’un fameux accordéoniste local, le président polonais, Andrzej Duda, a tempéré les ardeurs onusiennes et rappelé que la nature avait beau être sympathique à regarder, elle avait ses limites. « Nous ne pouvons pas mettre en œuvre des politiques climatiques contraires à la volonté de la société et au détriment des conditions de vie », a-t-il averti, « persuadé que le progrès technique, qui est à l’origine du changement climatique, peut également contribuer à améliorer les conditions dans le monde entier ».

Autant dire que la Pologne ne songe pas un instant à abandonner ses centrales à charbon. Elle préfère rêver à cette douce utopie d’un « charbon propre », qui consiste à traiter les fumées toxiques sortant des centrales à charbon ou à séquestrer sous terre le carbone émis. C’est d’ailleurs ce qu’a confirmé quelques minutes plus tard le maire de Katowice, assurant qu’il voulait « ouvrir une page nouvelle dans l’histoire de l’humanité », mais cela, tout en continuant « à exploiter le charbon de manière compatible avec l’environnement ».

Cette COP est « en quelque sorte une conférence de transition »

Difficile donc de deviner à ce stade quel sera dans 15 jours le niveau d’ambition retenu. Et je dois vous avouer que ce n’est pas l’intervention française qui m’a rassurée… « Point presse du ministre sur le pavillon français à 11 h 40. » Le SMS tombe sur mon téléphone alors que la plénière n’est pas encore finie. Tant pis, j’abandonne l’écran géant pour me précipiter auprès du ministre de la Transition écologique, François de Rugy, et de sa secrétaire d’État, Brune Poirson, qui ont remplacé au pied levé Édouard Philippe. Celui-ci a annulé sa venue pour gérer la crise des gilets jaunes. « Vous comprenez, me glisse un conseiller, on avait peur que ce soit mal perçu qu’il vienne ici. Déjà qu’on a reproché à Emmanuel Macron d’être en Argentine quand ça a pété samedi… » Mais, demandé-je benoîtement, « justement, cela n’aurait-il pas eu plus de sens qu’il vienne à Katowice et qu’il y fasse le lien entre ces enjeux climatiques cruciaux et les réformes à mener en France ? » Pas de réponse.

François de Rugy et Brune Poirson.

François de Rugy nous a répondu que l’absence d’un dirigeant français n’était pas un problème puisque cette COP était « en quelque sorte une conférence de transition ». Eh oui, « entre celle de Paris en 2015 avec l’accord qui a été signé et celle de 2020, où il y aura à rehausser nos ambitions sur les émissions de gaz à effet de serre ». Comment doucher toute ambition climatique d’envergure…

Heureusement, pour se changer un peu les idées, il y avait toujours l’option Terminator. À défaut d’avoir Donald Trump à la COP, les Polonais ont en effet réussi à convaincre l’ancien gouverneur de Californie Arnold Schwarzenegger de faire étape à Katowice. L’ancien acteur a donc posé le pied en Pologne cette semaine pour la première fois de sa vie.

Arnold Schwarzenegger.

Malheureusement, j’ai raté l’événement people de la journée. Pour deux raisons : la première, c’est que justement, c’était un événement people. En d’autres termes, il fallait réserver sa place une heure avant pour avoir une chance de voir Schwarzie. Et deuxièmement, alors que, assise par terre, je regardais le héros hollywoodien sur un écran de retransmission, je me suis fait attaquer par une caméra. Un caméraman en retard a projeté sa Betacam, c’est-à-dire, pour les non-initiés, sa très grosse et très lourde caméra, contre mon fragile petit crâne. Un peu de cervelle cabossée, une grosse bosse, mais plus de peur que de mal. Lectrices, lecteurs, vous aviez appris hier que pour une COP, nous journalistes devions être un tant soit peu sportif, l’apprentissage de cette journée, est que, en plus, nous devons être casqués.

Je ne voudrais quand même pas vous priver totalement de Schwarzenegger, en costume bleu et cravate verte. Je vous livre donc les quelques phrases que je suis parvenue à glaner après mon accident : interrogé par le président de la COP, Michal Kurtyka, sur le vœu qu’il ferait pour 2048 — clin d’œil au robot du film censé avoir été créé cette année-là, avant d’être envoyé dans le passé — Arnold Schwarzenegger a rendossé sa carapace d’acier : « Je voudrais pouvoir être le Terminator dans la vie réelle, afin de remonter dans le temps et stopper les énergies fossiles au moment où elles ont été découvertes. » Clap de fin pour ce 2e jour. À demain !

Dimanche 2 décembre : à Katowice, entre industrie du charbon et négociations climat

La COP24 s’est ouverte dimanche 2 décembre à Katowice en Pologne. 28.000 participants y sont attendus, avec un premier désistement — Édouard Philippe retenu à Paris à la suite de la mobilisation des gilets jaunes. Premier épisode du « Journal de COP » de l’envoyée spéciale de Reporterre.

Voilà, ça y est, « ça » a commencé. « Ça », c’est ce grand raout annuel que convoquent depuis 24 ans les Nations unies pour parler du climat et, dans leurs bonnes années, prendre des décisions susceptibles d’enrayer l’emballement climatique. Si selon les années, les crus sont fort inégaux, tout le monde se souvient de celle de Copenhague en 2009 ou de Paris en 2015, la fameuse COP21, qui a accouché de l’Accord de Paris, le premier accord universel sur le changement climatique.

À l’heure où les gilets jaunes réclament une baisse du prix des carburants fossiles, principale cause des émissions de gaz à effet de serre, le climat n’aura jamais autant fait la Une des médias. Depuis quelques semaines, les alertes se multiplient, toutes plus dramatiques les unes que les autres : ainsi, nous dit l’Organisation météorologique mondiale, 2018 sera la quatrième année la plus chaude en un siècle et demi, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), lui, nous explique que pour maintenir le réchauffement climatique mondial sous les 1,5°C par rapport à la fin du XIXe siècle, il nous faut réaliser des efforts « sans précédent ».

Katowice à l'heure de la <span class="caps">COP24</span>

Pas sûr pour autant que la COP24, qui s’est ouverte ce dimanche à Katowice, nichée au cœur d’un bassin minier en Pologne, ne laisse un souvenir impérissable. Annoncée comme « très technique » par les négociateurs, centrée autour du sujet peu glamour des règles d’application de l’Accord de Paris et hébergée par un pays qui produit 80 % de son électricité à partir du charbon, la 24e Conférence onusienne des parties sur le changement climatique, dont COP est l’acronyme, laisse un brin sceptique, au point que de nombreux médias ont décidé de la couvrir a minima.

Une COP a beau avoir des travers et des lenteurs, elle a l’intérêt d’exister et de réussir cet exploit de mettre quelque 200 nations autour de la table pour parler de l’urgence climatique. Alors qu’Emmanuel Macron a décliné l’invitation et qu’Édouard Philippe, qui devait le remplacer, a finalement troqué son gilet vert pour les gilets jaunes, Reporterre s’est rendu sur place. Avec pour but de vous en faire voir les coulisses aberrantes, insolites, touchantes, assommantes ou, pourquoi pas, enthousiasmantes. Avec 28.000 participants annoncés, la COP, ce n’est pas que d’obscures négociations où l’on pinaille sur chaque virgule, mais ce sont aussi de formidables rencontres avec des personnes venues du monde entier pour raconter leurs expériences, bonnes ou mauvaises, et tenter de freiner le dérèglement climatique. Alors si vous acceptez, on vous y emmène. Bon voyage en COP24

Premier jour : dans l’avion, des Kenyans, des Espagnols, des Indiens...

Dès la correspondance à Varsovie, ce voyage commence à fleurer bon la COP : dans l’avion qui me mène à Katowice, ce ne sont plus seulement des Polonais ou des Français, mais aussi des Kenyans, des Espagnols, des Danois, des Belges ou des Indiens… Le monde entier s’invite à Katowice. Enfin, le monde entier… pas tout à fait. Un regard rapide sur les dernières actualités m’informe qu’Édouard Philippe a annulé son déplacement : il devait prendre la parole lundi à la COP, comme une trentaine d’autres chefs d’État ou de gouvernement, et porter la vision de la France sur le climat. Mais la crise des gilets jaunes a eu raison de son engagement. Dommage, me dis-je alors que l’avion s’apprête à décoller, ça aurait justement été une parfaite occasion de faire passer un message important : expliquer aux Français pourquoi Paris doit sans tarder s’engager pour le climat, tout en accompagnant les plus démunis dans cette transition. Expliquer calmement, plutôt que d’opposer impératifs sociaux et défense de l’environnement. Expliquer qu’aller à Katowice, c’est autant une cause nationale qu’internationale. D’ailleurs, comme me l’explique un diplomate européen, « on ne parle jamais de climat aux COP climat, mais d’économie, d’énergie… » De la vie des gens, quoi.

Pendant ce temps-là, à la COP24, les négociateurs français se creusent la tête : réussiront-ils à convaincre la présidence polonaise de la COP de laisser la parole à François de Rugy, qui remplacera Édouard Philippe, lui-même remplaçant d’Emmanuel Macron ? Vu du gouvernement, la COP24 semble n’être qu’une patate chaude qu’on se refile au plus vite comme on jouerait à chat perché. Mais la partie est perdue d’avance : pourquoi ferait-on une exception pour un ministre français, alors que seuls seront autorisés à parler lundi les chefs d’État et de gouvernement ? François de Rugy n’est que ministre de la Transition écologique, et ça ne suffira pas. Pour s’exprimer, la France devra probablement attendre la deuxième semaine de la COP et le déplacement de sa secrétaire d’État Brune Poirson : elle devrait alors être autorisée à prendre le micro, en deuxième rideau, au même titre que les autres représentants étatiques.

La <span class="caps">COP24</span> s'est ouverte dimanche 2 décembre à Katowice (Pologne)

A la mi-journée, j’atterris à Katowice, cœur battant de la région charbonnière de la Silésie, non loin de la frontière avec la Tchéquie. Alors que j’arrive au comptoir d’information de l’aéroport, un gilet jaune m’alpague : « Do you need help ? » [« Avez-vous besoin d’aide ? »] Je sursaute, avant de reconnecter mes esprits : en fait, j’avais mal vu, c’est tout aussi flashy, mais son gilet n’est pas jaune, comme les nôtres dans l’Hexagone, mais vert fluo. C’est un volontaire de la COP qui me renseigne pour rejoindre le centre-ville. Ils sont 400 environ ainsi disséminés à Katowice pour assister les participants. Sympathiques, anglophones et déterminés. Il le faut pour passer la journée entière dehors par -7°C comme hier…

A la découverte d’une ville minière

Dans le bus qui me conduit vers le centre-ville, mon regard glisse sur un bien morne paysage, avant d’être attiré par des panaches de fumée : non loin de l’autoroute, se dessine la silhouette reconnaissable d’une centrale à charbon. C’est bien simple, Katowice est née par et pour le charbon. Les premières mines ont été découvertes dans la région à la fin du XVIIIe siècle. Plomb, zinc, fer, charbon : au XIXe siècle, la bourgade a connu un développement minier sans précédent, et aujourd’hui, bien que la région minière ne représente que 2 % de la superficie de la Pologne, elle abrite 10 % de ses habitants dont beaucoup tirent encore leur revenus de l’extraction minière, ou de la production d’énergie ou d’acier. D’ailleurs, quand en France, j’ai voulu m’acheter un guide touristique sur la Pologne, il m’a bien fallu constater que « Katowice » ne figurait ni dans l’index du Guide Vert, ni dans celui du Routard.

Vue sur une centrale électrique au charbon sur la route de l’aéroport

Ici, la mine est une culture, une fierté aussi, à l’image du musée de Katowice, construit dans une ancienne mine de charbon, fermée en 1999 après 176 années d’activité : transformé en ascenseur panoramique, l’ancien puits de mine, aussi insolite que chargé d’histoire, domine la ville, lui rappelant chaque jour d’où elle vient. Forte de 300.000 habitants, Katowice a toutefois su se réinventer : terrain de jeu vivant du street art, elle est aussi devenue une scène musicale et culturelle de premier rang.

Je grimpe dans un bus électrique siglé COP24 puis flâne un peu dans les rues pour prendre mes premières marques. A part quelques oriflammes bleu ou vert accrochés aux lampadaires, peu de choses indiquent que Katowice est devenue pour quinze jours la capitale mondiale de la lutte contre le changement climatique… Mais soudain, au détour d’une rue déserte qui jouxte l’université, je tombe nez à nez avec un camping-car qui vient me rassurer : il est comme enrubanné dans une immense banderole appelant à la « Justice climatique ». Cette fois, nous y sommes.

Le camion «<small class="fine"> </small>Justice climatique<small class="fine"> </small>»

Un centre des négociations en forme de soucoupe volante

C’est l’heure de rentrer dans les locaux de la COP, la Spodek Arena, un énorme complexe en forme de soucoupe volante, complété par toute une série de préfabriqués, montés juste pour l’occasion : c’est immense, bien sûr, avec des salles et des couloirs à n’en plus finir. La salle de presse est tout au bout, mais alors tout au bout. Pour vous dire, je contacte un négociateur français pour lui parler quelques minutes : le temps que j’arrive à lui, il était déjà reparti ! Entre le premier des contacts intéressants et les journalistes, il y a quelque chose comme huit minutes de marche (et encore, rapide, la marche). Lectrices et lecteurs, vous l’aurez compris, pour suivre une COP, il faut être sportif.

Le centre de négociations de la COP24

Peut-être avez-vous lu ici ou là que la COP commençait le 3 décembre, donc demain lundi. C’était vrai, mais voyant le pain qu’elle avait sur la planche, la présidence polonaise a étendu les festivités, et la COP24 a donc débuté dès dimanche. Au menu de cette première journée, l’ouverture officielle de la conférence : les îles Fidji ont tout simplement remis leur mandat et transmis la présidence de la COP au vice-ministre polonais de l’Environnement, Michal Kurtyka, qui pour la petite histoire est un ancien de Polytechnique. Ensuite, les représentants des différents pays ont approuvé, point par point, l’ordre du jour. Il doit y avoir consensus sur chaque question, sinon elle est reportée à la COP d’après. Il se dit dans les couloirs qu’un obscur point de fonctionnement serait reporté chaque année depuis plus de vingt ans, un État y opposant systématiquement son veto…

Lundi, deux événements se dérouleront en parallèle : d’un côté, le début des négociations sur le rule book, autrement dit le manuel d’application de l’Accord de Paris, et de l’autre se tiendra le « segment de haut-niveau »  high level segment »). Si on traduit le jargon onusien, ça veut dire que durant plusieurs heures les chefs d’État et de gouvernement prendront la parole les uns après les autres pour faire une déclaration officielle : trois minutes chacun, pas plus. Enfin, le temps reste quelque chose de très subjectif. Il est rare qu’il soit respecté et les déclarations, souvent, s’allongent…

Allez, il commence à se faire tard, d’autant qu’ici, la nuit tombe à 15 h 30. Du coup, on a vite l’impression de faire nuit blanche ! A demain donc, pour le non-discours de la France.



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Source : Dorothée Moisan pour Reporterre

Photos : © Dorothée Moisan/Reporterre

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Du même auteur       Dorothée Moisan (Reporterre)