L’eau, source de conflits entre agriculteurs et défenseurs de l’environnement

6 novembre 2018 / Baptiste Giraud (Reporterre)

Le projet de barrage de Caussade, dans le Lot-et-Garonne, a remis en lumière la conflictualité de l’accès à l’eau entre défenseurs de l’environnement et agriculteurs irrigants. Pourtant, l’État avait mis en place, après la mort de Rémi Fraisse, un cadre censé favoriser le « dialogue » et la « co-construction » autour de cette question.

À quand les pénuries d’eau dans les grandes villes du Sud-Ouest français en été ? « Le déséquilibre dans les cours d’eau est estimé à ce jour entre 200 millions et 250 millions de m3 par an. Il va s’accroître dans les années à venir, sous l’effet du changement climatique. Il pourrait atteindre entre 1 milliard et 1,2 milliard de m3 en 2050. » C’est le préfet coordinateur du bassin versant Adour-Garonne (qui s’étend de la Charente aux Pyrénées) qui l’écrit.

À l’été 2017, par exemple, la ville de La Rochelle et des communes de Lozère ont été menacées par « d’importants problèmes d’approvisionnement en eau potable », poursuit le préfet. Et la situation ne peut que s’aggraver avec la croissance démographique de ces zones (50.000 habitants en plus par an en Occitanie, 20.000 en Nouvelle-Aquitaine). « La situation globale est, à ce jour, déséquilibrée : le niveau des prélèvements réalisés pour les différents usages n’est plus compatible avec l’objectif de maintien des débits objectifs d’étiage adaptés au bon fonctionnement des écosystèmes aquatiques », note le même préfet.

Mettre en place une concertation selon les modalités d’un « projet de territoire »

Parmi les plus gros consommateurs d’eau en été : les agriculteurs irrigants, qui pompent dans les cours d’eau et nappes phréatiques. Leurs pompages représentent 75 % des prélèvements en été, contre 10 à 15 % pour les usages industriels et de production d’eau potable, toujours selon le préfet de bassin. Sous couvert d’adaptation au changement climatique, ces agriculteurs cherchent encore aujourd’hui à augmenter les surfaces irriguées, ou à s’assurer des réserves d’eau pour continuer à irriguer malgré les épisodes de sécheresse, grâce à des barrages (comme à Sivens) ou des bassines (comme dans le Marais poitevin).

L’irrigation attire car elle est rémunératrice : que ce soit pour le maïs (souvent vendu à l’exportation), les cultures maraîchères ou de semences. Elle permet par ailleurs aux agriculteurs de travailler sous contrat avec de grosses entreprises intermédiaires qui, rassurées par la présence de réserves d’eau, achètent par avance les productions. À l’inverse, environnementalistes et partisans d’une autre agriculture critiquent l’appropriation d’un bien commun pour le bénéfice d’une minorité, alors que d’autres cultures moins exigeantes en eau pourraient être menées.

Quatre ans après la mort de Rémi Fraisse sur le site du barrage de Sivens, les crispations autour des usages de l’eau sont donc bien loin de faiblir.

En 2015, quelques mois après le drame de Sivens, Ségolène Royal alors ministre de l’Écologie avait signé une « instruction » (équivalent d’une circulaire) afin de mieux encadrer la réalisation des retenues destinées à l’irrigation. Pour bénéficier de subventions des Agences de l’eau, ces dernières devraient dorénavant mettre en place une concertation selon les modalités d’un « projet de territoire ». Idée sous-jacente : « Bien que l’atteinte d’un consensus global soit souvent difficile », la prise en compte « en amont des intérêts de chacun » permettrait une meilleure « appropriation collective du projet », et donc sa « mise en œuvre dans un temps raisonnable et avec des budgets maîtrisés ».

Que l’État « accompagne l’agriculture vers un modèle plus robuste et résilient face au défi du changement climatique »

Trois ans et demi après cette « instruction », une « cellule d’expertise relative à la gestion quantitative de l’eau pour faire face aux sécheresses » (aussi appelée mission Bisch, du nom du préfet honoraire qui l’a dirigée) vient de publier un rapport qui évalue l’utilisation de ces projets de territoire. Sur une soixantaine de cas répertoriés, « moins de cinq sont validés et mis en œuvre », relève le rapport. Sans pour autant remettre en cause le principe, qualifié de « cadre judicieux et proportionné pour favoriser l’émergence, la construction partagée et la mise en œuvre de véritables projets de territoire  ».

Signe de cet équilibre précaire, la situation autour de Sivens : « Les acteurs ont mis deux ans pour renouer le dialogue. […] Un protocole d’accord est venu consacrer ce bel exemple de résilience, à la fin de l’année 2017. Pour autant, un nouvel échec reste toujours possible et on ne peut qu’encourager les acteurs à franchir une nouvelle étape afin de déboucher rapidement sur des mesures adaptées aux besoins du bassin versant », avance le rapport. Sa contribution consiste surtout à proposer des précisions méthodologiques, censées faciliter le dialogue : la transparence des informations, un état des lieux de départ partagé, davantage d’analyses économiques et agronomiques, etc. Selon les experts, « là où la maîtrise des enjeux est accessible, l’accord sera plutôt aisé, et inversement ». Ce qui ne les empêche pas de plaider pour que l’État « accompagne l’agriculture vers un modèle plus robuste et résilient face au défi du changement climatique ».

Selon Marc Laimé, spécialiste de ces questions et coauteur, avec Grégoire Souchay, de Sivens, le barrage de trop (aux éditions Le Seuil/Reporterre), le « projet de territoire » requiert des critères tellement stricts qu’il représente un réel frein à la réalisation des retenues. « Alors qu’il a été inventé par des pro-irrigation, le concept de projet de territoire s’est retourné contre eux. Maintenant c’est mission impossible : le processus représente des années de travail, c’est un système bureaucratique terrible », estime-t-il.

« C’est un devoir, une nécessité, une conviction que de le réaliser nous-mêmes ce lac »

Mais sur le terrain, les projets de retenues sont l’objet de rapports de force et d’oppositions frontales. Dernier exemple en date : le projet de barrage sur la rivière Caussade, dans le Lot-et-Garonne. Une retenue de 20 ha, destinée à stocker 920.000 m3 d’eau l’hiver à partir des alluvions et du pompage dans une rivière voisine. La moitié de ce volume permettrait d’irriguer 356 ha de nouvelles cultures (20 exploitations), tandis que le reste servirait au maintien d’étiage et à constituer une réserve interannuelle (puisqu’il est déjà prévu qu’il n’y aura pas assez d’eau dans le milieu pour remplir entièrement la réserve chaque année !).

Ses promoteurs, des agriculteurs proches de la Coordination rurale (premier syndicat agricole dans le département) décidèrent de passer outre le projet de territoire, estimant sans doute que l’Agence de l’eau n’aurait de toute façon pas de subvention à leur accorder. Malgré des avis défavorables lors de l’étude du dossier (notamment de l’Agence française de biodiversité), la préfecture du Lot-et-Garonne leur accorda une autorisation le 29 juin dernier. Mais à la suite de la mobilisation de France Nature Environnement (FNE) et de la Sepanso (Société pour l’étude, la protection et l’aménagement de la nature dans le Sud-Ouest), qui déposèrent des recours devant le tribunal administratif de Bordeaux, les ministères de la Transition écologique et de l’Agriculture demandèrent à la préfète du Lot-et-Garonne de revenir sur sa décision… Chose faite le 15 octobre, avec le retrait de l’arrêté du 29 juin au motif de non prise en compte du Sdage (le schéma directeur d’aménagement et de gestion des eaux).

Le projet de barrage de Caussade.

Or, les irrigants n’en ont eu cure. Dans 100 % paysans, le journal de la Coordination rurale (CR) du Lot-et-Garonne, son président, Patrick Franken (également à l’origine du projet de Caussade et en pleine campagne pour les élections professionnelles de janvier prochain), écrivait : « Nous n’allons pas accepter que, depuis Paris, Bordeaux, Toulouse, des personnes hors-sol décident de ce qui est bon ou ce qui ne l’est pas pour le Lot-et-Garonne. […] C’est un devoir, une nécessité, une conviction que de le réaliser nous-mêmes ce lac. » Serge Bousquet-Cassagne, le virulent président de la chambre d’agriculture départementale et membre du même syndicat, est allé dans le même sens et a affirmé dans la presse que les travaux continueraient, avec ou sans autorisation.

Maryse Combres, conseillère régionale Europe Écologie-Les Verts (EELV) du département, a cherché à jouer les intermédiaires dans cette affaire afin d’initier un dialogue entre les uns et les autres. « Au lieu de se positionner contre et de déposer des recours, est-ce qu’il n’est pas préférable de davantage travailler en amont, afin que les uns apportent des éclairages aux autres ? » demande-t-elle. Elle estime le projet inadapté en l’état, mais regrette la position de FNE, qui a déposé un recours sans venir rencontrer les acteurs sur place.

« Il faut mettre des règles de partage et que l’État les fasse respecter »

Or, du côté des associations de protection de la nature, on préfère « éloigner un peu les choses » : « J’évite de trop exposer nos militants locaux par rapport à la Coordination rurale, ce sont des fous furieux », témoigne Philippe Barbedienne, directeur de la Sepanso. « C’est la région où les rapports de force sont les plus déséquilibrés. Nos militants se font menacer », ajoute Florence Denier-Pasquier, secrétaire nationale de FNE et qui a participé à la mission Bisch.

Et ce genre de situations n’est pas si rare. En août 2018, autour du projet de « bassines », en Poitou-Charentes, le président de l’association Nature Environnement 17 a été menacé par des irrigants, son nom tagué sur une route du Marais poitevin, tandis que du matériel d’irrigation était détruit (on ignore encore par qui).

Si ces situations font partie des extrêmes, elles montrent combien le dialogue tant recherché est difficile sur ces sujets. « Le but, quand le rapport Bisch propose de la méthodologie, c’est de dire que si ces conditions de débat ne sont pas réunies, il y a des conflits », selon Florence Denier-Pasquier. Un conflit symptomatique de la question du partage de la ressource, sur laquelle « il faut mettre des règles de partage et que l’État les fasse respecter », poursuit-elle.

Du côté des agriculteurs irrigants, on cherche à minimiser l’importance des projets de territoire : « Ils sont comme un outil d’aide à la prise de décision. Après, le politique a son rôle à jouer, il doit prendre la décision », estime Luc Servant, président de la chambre d’agriculture de Charente-Maritime et membre de la mission Bisch. Lui-même agriculteur irrigant et promoteur de bassines en Charente-Maritime, il est dans le viseur de Nature Environnement 17, qui a obtenu gain de cause par deux fois déjà.

Qu’en est-il donc du rôle de l’État ? Dans ses annexes, le rapport Bisch contenait des « notes de contexte » signées par les préfets de bassin. Censurées lors de la publication officielle, c’est FNE qui les a rendues publiques. Or, dans l’une d’elles, le préfet du bassin Rhône-Méditerranée-Corse soulignait justement le « manque de moyens pour étudier et contrôler les niveaux de prélèvements ».

« L’État fait la sourde oreille, estime Florence Denier-Pasquier. En tant que force citoyenne organisée et mobilisée dans la rue, devant les tribunaux, et sur l’argumentaire, on essaie de le faire bouger dans le sens de l’intérêt général. »



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Lire aussi : Bataille pour l’eau entre agriculteurs « irrigants » et défenseurs du Marais poitevin

Source : Baptiste Giraud pour Reporterre

Photos :
. chapô : Arrosage d’un champ de maïs dans le Loiret, en août 2015. Wikipedia (François GOGLINS/CC BY-SA 4.0)
. irrigation : Wikipedia (François GOGLINS/CC BY-SA 4.0)



Documents disponibles

  « 100 % paysans » de septembre et octobre 2018.   L’arrêté préfectoral du 15 octobre retirant celui du 29 juin 2018.   L’« instruction » de juin 2015 du ministère de l’Écologie.
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