"Journaliste engagé ? Non, journaliste, simplement"

"JOURNALISTE ENGAGÉ ? NON, JOURNALISTE, SIMPLEMENT"

Le 2 août 2021, Radio Canada m’a interrogé sur le thème « Neutralité journalistique et climat ». Le journalisme sur l’environnement est-il engagé ? Questions et réponses à écouter ici (séquence de 17h43), avec la transcription à lire ci-dessous.

Karyne Lefebvre -Les enjeux environnementaux occupent régulièrement nos émissions quotidiennes. On se questionne souvent sur la meilleure façon de vous présenter les sujets, et face à l’ampleur de la crise climatique, on se demande de quelle façon les médias devraient couvrir la situation. On a le plaisir d’en discuter avec le journaliste français Hervé Kempf, pionnier du journaliste environnemental, rédacteur en chef du site Reporterre.

Bonjour, bonsoir M. Kempf, en 2013, il y a déjà plusieurs années, vous quittiez le quotidien Le Monde afin de vous consacrer entièrement au journalisme environnemental et au média indépendant que vous avez fondé il y a maintenant plus de trente ans. Reporterre. On vous connaît aussi pour vos nombreux ouvrages sur la catastrophe écologique. Diriez-vous que vous êtes un journaliste engagé, voire militant ?

Hervé Kempf - Non, pas du tout, je dirais simplement que je suis un journaliste. J’espère être un bon journaliste. Qu’est-ce que c’est qu’un journaliste ? C’est celui qui essaie de raconter le monde tel qu’il le voit et surtout tel qu’il est le plus proche de la réalité. Et donc avec pertinence, avec rigueur, et en sélectionnant dans la masse énorme des informations qui nous assaillent celles qui sont les plus importantes pour le présent et pour l’avenir. De ce point de vue là, je suis un journaliste, tout simplement.

Évidemment, le journaliste veut informer le public, il veut le sensibiliser. Vous êtes-vous déjà demandé s’il ne fallait pas secouer le public ?

Je ne sais pas, mais par exemple, vous avez employé tout à l’heure le mot de « catastrophe écologique ». Il y a quelques années, on aurait dit, et moi aussi le premier, crise écologique, mais maintenant, on arrive à une situation tellement importante, tellement angoissante, avec les feux à l’ouest du Canada, la sécheresse en Californie, les feux qui continuent en Sibérie de manière extrêmement importante, le Groenland dont on vient d’apprendre qu’il fond à une vitesse extrêmement rapide, les inondations qui ont eu lieu en Allemagne et en Belgique, la canicule en Algérie, les feux de forêt qui se poursuivent en Grèce et en Turquie. Bref, il y a une telle situation maintenant qu’on sent bien qu’on est sortis d’un certain confort et qu’on entre dans une nouvelle phase historique. De ce point de vue, je ne sais pas s’il faut secouer le public, je crois tout simplement que c’est la réalité du monde qui est en train de changer et il faut en rendre compte le mieux possible.

Le quotidien The Guardian l’a fait il y a quelques années, en choisissant de mieux choisir les mots avec lesquels il parlait. Au lieu de dire « changement climatique », on s’est mis à dire « urgence » ou « crise climatique », « effondrement climatique ». Est-ce que de durcir les mots ou d’employer des mots plus juste, plus durs, ça peut aider à rendre l’urgence de la situation ?

Je ne dirais pas ça comme ça. Ce n’est pas le fait qu’il soit dur ou pas, mais le mot important que vous avez dit, c’est le mot « juste ». Une fois de plus, notre boulot de journaliste, c’est d’essayer d’être le plus vrai possible. Alors on sait que la vérité et la réalité sont des choses extrêmement compliquées, on ne sait jamais si on y arrive, mais c’est de viser la justesse, d’être le plus près de ce qui se passe réellement. Donc, ça serait le premier point. Il y a une chose aussi, parce qu’autrement, on pourrait dire, à ne montrer que la catastrophe, on pourrait totalement en quelque sorte démobiliser les gens, les rendre anxieux, les rendre indifférents, les rendre désespérés. Il faut dire aussi qu’il se passe plein de choses extraordinaires dans le monde, dire qu’il y a des gens qui se battent. Et c’est extrêmement important qu’il y ait des gens, des militants, des mouvements, des personnes tout à fait normales, j’allais dire, dans leur vie quotidienne, se mobilisent pour essayer d’empêcher la destruction du monde. Et puis aussi dire qu’il y a énormément d’alternatives, c’est-à-dire des façons de vivre autrement, de vivre sobrement, d’économiser l’énergie pour moins polluer, de moins consommer, etc. Et donc de montrer aussi ce mouvement peut-être invisible de la société, qui veut aller vers un autre avenir que celui de cette catastrophe qui nous est en quelque sorte dessinée si on ne change pas du tout.

Mais c’est parfois difficile de garder la tête froide. Derrière tout journaliste, il y a un humain. Parfois devant l’abondance de manchettes catastrophes, on peut se demander comment on rend justesse au sujet sans pour autant tomber dans cette catastrophe.

En étant rigoureux, en étant aussi comment dire… on n’a pas besoin de survendre parce qu’on n’a pas de l’annonceur à satisfaire, on n’a pas d’actionnaires à satisfaire, etc. Et vous citez par exemple le Guardian, qui est un bon journal anglais qui est très indépendant, même totalement indépendant, qui a une attention très grande pour l’environnement, sans doute la plus grande parmi les grands quotidiens. Il ne fait pas d’effet de manchette, il essaie d’être juste. Je pense que le journalisme, c’est ça : si on fait des effets de manchette tous les jours, le public va s’en rendre compte. Si vous essayez d’être juste tous les jours et quand quelque chose de pas très grave se passe, vous dites, « Aujourd’hui, pas très grave, c’est la vie courante. Et puis aujourd’hui, il passe quelque chose d’exceptionnel, il faut que vous fassiez attention », les gens s’en rendent compte, parce qu’ils se rendent compte dans la durée du travail que vous faites. Je pense que c’est ce travail de long terme, cette ténacité et cette indépendance qui est aussi absolument nécessaire, parce que le public, les personnes qui écoutent la radio, les personnes qui lisent le journal, se disent « Bon, cette personne qui me parle, elle n’a pas raison 100 % du temps, mais je sais que si elle le dit, elle a travaillé. Et surtout, ça n’est pas un publicitaire, ce n’est pas un milliardaire, ça n’est pas je ne sais quelle compagnie qui le fait parler, il le dit parce qu’il le voit et que c’est un témoin qui essaye d’être le plus honnête possible ».

Il s’appuie sur des faits aussi. Ici au Canada, récemment, on a beaucoup parlé des feux de forêt, évidemment il y a eu des températures caniculaires, mais le mot n’est peut-être pas assez fort. On se questionnait sur la couverture médiatique actuelle : est-ce qu’on explique bien le rôle que le réchauffement climatique aurait dans ce genre d’événements ? Idem pour la canicule : est-ce qu’on met bien les choses en contexte quand on parle d’évènements comme ceux-là ?

Je ne peux pas dire parce que je n’étais pas au Canada. Je suis en France et donc je ne peux pas dire comment vous et mes collègues, mes confrères et consœurs au Canada ont présenté les choses. Ce que je sais, c’est qu’en France, je fais du journalisme écologique, très souvent, on se retourne vers les climatologues, vers les scientifiques et on leur dit, « Bon on voit ça, est-ce que vous pouvez nous le dire ? » Ce qui est certain, c’est que moi, je travaille depuis maintenant longtemps avec les climatologues, il y a dix ou quinze ans, ils disaient encore « Je ne sais pas. On ne peut pas affirmer que c’est lié au changement climatique. Les modèles disent que ça se passerait, mais je ne peux pas l’affirmer ». Et maintenant, ils sont depuis je dirais un à deux ans, quasiment sans ambiguïté, ils disent : « Là, on est dans le changement climatique. C’est ce que les modèles nous prédisaient depuis vingt ans. Mais maintenant, on est vraiment dedans ». Et je trouve que les scientifiques ont vraiment changé de ton depuis cinq à dix ans. Ils ont toujours été extrêmement inquiets, mais maintenant, ils disent « ça ne va plus et c’est le changement climatique qui est à l’œuvre, et il n’y a plus d’ambiguïté là dessus ». Donc, en tant que journaliste, nous, on interroge des experts, on interroge des scientifiques, on interroge des personnes qui savent et on relaie ça.

Les grands médias devraient-ils consacrer plus de ressources en lien avec la crise médiatique ? Par exemple comment le faire en temps de guerre ou en période olympique. On a les fonds, mais est-ce qu’on devrait s’engager à mieux couvrir , avec plus d’effectifs de journalistes spécialisés dans les grands médias ?

Ça me parait une évidence, mais pour une raison très simple, c’est que c’est l’information la plus importante du moment. Pour le dire d’une manière autre, la question écologique au niveau planétaire est la question politique, la question d’actualité la plus importante de ce début du 21ème siècle. Et quand je dis question politique, ça veut dire, comment la société humaine va se confronter, va trouver la solution par rapport à cette destruction de l’environnement, qui ne se produit pas seulement sur le changement climatique, mais aussi sur la biodiversité, sur l’environnement de notre quotidien - vous avez parlé des pesticides tout à l’heure -, sur la pollution des océans, etc. C’est la question absolument principale. Donc moi, je suis étonné – enfin nous à Reporterre, on est le quotidien de l’écologie, donc on est maintenant quinze journalistes indépendants à travailler là dessus. Mais on est paradoxalement quasiment la première rédaction sur l’environnement en France sur ce sujet, alors qu’on est quand même un petit média. Tous les grands médias devraient avoir deux, trois, quatre, cinq, six journalistes qui travaillent en permanence là dessus. On apprécie les Jeux olympiques et on apprécie le sport, mais très franchement, les Jeux olympiques de Tokyo, c’est une importance absolument minime par rapport à ce qui se passe en Sibérie, par rapport à ce qui se passe en Algérie, par rapport à ce qui se passe au Groenland, etc. Donc, oui, il faudrait absolument que les médias consacrent beaucoup plus d’importance à ces questions. La question, mais on ne va pas donner la réponse dans les deux minutes qui nous restent, est pourquoi ils ne le font pas. Mais là, je voulais découvrir à un autre moment.

Oui, c’est un début de réflexion amorcée, mais merci quand même d’avoir pris le temps de le faire avec nous. Merci beaucoup.


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