Jérôme Equer, un journaliste hors normes

Jérôme Equer est passé de vie à trépas le 23 décembre 2019, d’un arrêt cardiaque. Ce fut le terminus d’une vie pleine, d’une vie entière, passée à bourlinguer aux quatre coins du monde, pour le raconter avec une curiosité inlassable. Jérôme maîtrisait la caméra, l’appareil photo, le stylo – ou plutôt le clavier -, et il jouait de ces instruments avec une maestria confondante, si bien qu’aucun n’a dominé son talent. Et comme la carrière était le cadet de ses soucis, nulle notoriété n’est venu couronner ce journaliste hors normes.

C’était mon ami. Et avant que sa trace ne s’évanouisse comme le sable sous le vent du temps, je vais raconter son histoire. Je l’ai rencontré en 1990, lorsqu’il avait 42 ans. Et si nous nous sommes depuis toujours vus et avons vécu une forte aventure ensemble, je ne connaissais pas vraiment sa vie, que j’ai reconstituée avec ses ami(e)s et ses proches. Qu’ils et elles en soient ici remercié(e)s.

Jérôme est né le 15 juin 1948. L’oncle de sa mère, Jules-Paul Aubriot, avait été député socialiste entre 1910 et 1928, son grand-père, Emile Aubriot, avait été un ami proche de Charles Péguy [1]. Quant à la maman de Jérôme, Denise Aubriot, elle « n’avait pas connu ses parents, et avait été élevée par sa grand-mère paternelle, une forte personnalité », dit Didier Equer, le frère aîné – de deux ans - de Jérôme.

Quant au père des deux garçons, Maurice Equer, il était haut fonctionnaire au ministère de l’Agriculture, devenant sous-directeur de l’Onic (Office national interprofessionnel des céréales) où il officiait en 1968, puis participant, durant les années 1980, aux négociations de l’Uruguay Round en tant que ministre plénipotentiaire – des négociations qui mèneraient à la création de l’Organisation mondiale du commerce en 1995.

À l’époque de la naissance de Jérôme, Maurice avait quitté sa femme précédente – qui lui avait donné un fils, Bernard - pour se marier avec celle qui allait devenir la mère de Didier et de Jérôme. Mais il quitta sa nouvelle épouse alors que Jérôme avait deux ans et Didier quatre : « Pour nous », dit Didier, « la séparation de nos parents fut une coupure brutale et incompréhensible ». De surcroît, le père, atteint de tuberculose, avait transmis à ses fils la pleurésie, une maladie pulmonaire.

Pour soigner ses garçons, leur mère les emmena à la montagne, dont les médecins recommandaient le bon air. Les voilà dans un village au-dessus de Chambéry (1951-52), puis dans un hôtel à Bourg-Saint-Maurice (1953), avant de migrer à Morzine vers un hôtel chalet dont ils occupaient deux chambres. Mme Aubriot travaillait à l’Office de tourisme – les stations de ski n’étaient alors guère développées, mais il y avait déjà à Morzine un téléphérique, une luge sur fil, et un casino.

« On en a bavé », raconte Didier, « parce qu’on était des Parisiens et qu’on n’avait pas de père. On a d’abord été un moment en convalescence, puis on est entré à l’école primaire. Les gamins du coin nous stigmatisaient, il y avait 800 mètres de l’école au chalet, on nous envoyait les chiens, on nous jetait des pierres, alors sur le chemin, on courait, on courait. C’était un exil horrible mais Jérôme le vivait moins mal que moi ». La maladie était une autre compagne d’enfance : « Ma mère veillait Jérôme toutes les nuits, parce qu’il était plus malade que moi. Il avait une piqûre tous les soirs. Une nuit, Jérôme agonisait, ma mère me dit d’aller chercher l’hôtelier-infirmier qui faisait la piqûre, il est venu, il l’a sauvé ». En tout cas, les frères ont guéri, et voilà Jérôme adolescent et sa mère de retour à Paris, Didier étant parti à Dijon suivre l’école des Beaux arts.

« Je me suis dis qu’il écrivait comme un dieu, et je lui ai écrit »

Jérôme débarque au lycée Turgot, près de la place de la République, en 1963. L’écrivain Philippe Djian raconte sa rencontre : « Il est arrivé en milieu d’année, j’étais seul, il s’est assis à côté de moi, m’a parlé d’écrire et de s’écrire l’un à l’autre. C’était un jeu : il m’a donné une lettre, je me suis dis qu’il écrivait comme un dieu, et je lui ai écrit ». Jérôme avait la passion de la littérature – sa mère lisait beaucoup, écrivait des poèmes, des chansons, et lui a transmis ce goût. « Il m’a fait découvrir Céline, Hemingway, Faulkner, Salinger, Cendrars et tant d’autres dont j’ignorais jusqu’à l’existence », dit Djian. « Il m’a ouvert le monde, il m’a ouvert toutes ces portes. On a fait de plus en plus de choses ensemble, par exemple, on louait une salle sur les Grands boulevards, pour répéter des textes, comme des écrivains, des acteurs. Il vivait seul avec sa mère, 50 m2, au dernier étage. On montait sur les toits avec une bouteille, comme des poètes, on s’allongeait au soleil, on descendait un peu bourrés. Le professeur de philosophie nous avait pris sous son aile, il disait, ‘Jérôme, tu seras écrivain, Philippe, journaliste’ ».

En 1968, les deux amis étaient en terminale et sortaient avec deux femmes « très belles, âgées de trente ans », poursuit Djian. « On a vécu mai 68 à la marge, allant sans conscience politique à deux trois manifestations, attendant que la nuit tombe pour sortir avec ces femmes qui nous emmenaient au restaurant. Paris baignait dans une atmosphère de révolution, pleine d’enthousiasme, l’époque était magnifique, incandescente, nos pieds ne touchaient pas le sol, nous vivions la poésie. Le monde était à nous et il était beau ».

Jérôme garderait toujours la nostalgie des années 60, et un de ses projets inaboutis était de raconter cette décennie qui lui correspondait si bien. Mais il avait alors vingt ans, et l’envie de parcourir la planète. Les deux compères passèrent leur bac – à l’oral, pas d’écrit en cette année exceptionnelle. A la rentrée, « on s’est inscrit à Vincennes, on faisait des découvertes du matin au soir, on se récitait Blaise Cendrars ».

« Le monde était à nous et il était beau »

Mais il y avait décidément trop d’AG à Vincennes, pas assez de cours. Et puis rien ne vaut de vivre ce que racontent les bons livres. Djian : « On avait envie de foutre le camp. Jérôme a eu l’idée de partir en Colombie, agitée par la guérilla. Partir en Colombie ? Comment ? En bateau, comme le recommandait Blaise Cendrars. On a été au Havre, on s’est engagés comme dockers pour pouvoir monter sur les cargos et trouver une traversée. On avait nos cartes professionnelles, un crochet pour attraper les sacs à décharger, on dormait dans la voiture. Le soir on écrivait, il y avait tellement à écrire, on était fatigués, mais nous étions deux aventuriers, deux poètes. Tout ce qu’on voulait être, on le vivait. On a passé plus d’un mois au Havre, aucun cargo ne voulait nous embarquer, on a fini par prendre l’avion pour New York. » Jérôme y était allé en 1965, à 17 ans, billet d’avion payé par sa mère qui l’avait muni d’un peu d’argent. Djian : « On est descendu à l’auberge de jeunesse, la YMCA, on s’est fait embaucher à la librairie du Rockefeller Center, le soir on dépensait l’argent en boîte, dans des bars, on continuait le folklore des poètes maudits, on écrivait ou on lisait des pages de Cendrars, de Yeats. On était dans notre monde merveilleux. »

Au bout d’un mois et demi, ils avaient gagné assez d’argent pour prendre l’avion pour Bogota. « On se lève le matin du départ, on se rend compte qu’on a loupé l’avion et on s’engueule avec le gars à l’accueil qui devait nous réveiller et avait oublié. A midi, on a appris que l’avion qu’on devait prendre s’était écrasé. » Eh bien, l’avion suivant sera le bon. Les voilà dans la capitale colombienne, munis de lettres d’accréditation de Paris Match et de la compagnie de cinéma Pathé – Jérôme avait dégoté une caméra. « Le rêve continuait », poursuit Djian, « Nous étions deux poètes révolutionnaires, tout le monde en Colombie nous ouvrait les portes – nous étions acclamés parce que nous avions fait mai 68 ! On est partis avec une troupe de théâtre qui faisait une tournée dans le pays, on a pu aller voir des cartels de drogue, visiter un camp d’entraînement de l’armée, pénétrer dans des barrios – bidonvilles – où les blancs n’allaient jamais mais où nous introduisit un prêtre… A la fin, on n’avait plus de fric pour payer l’hôtel, les propriétaires nous avaient mis dans un placard où tenaient deux lits serrés, et on buvait, on lisait et on écrivait ». Avec bien sûr des épisodes mémorables, comme celui-ci : « Un soir, il y avait eu une engueulade idiote dans une fête, un gars voulait m’acheter mon briquet Dupont, je ne voulais pas. Plus tard, Jérôme est venu me chercher en me disant que le type était en bas avec un revolver, qu’il nous cherchait et avait déjà tiré une balle au plafond. On s’est barré par la fenêtre ».

Les deux jeunes reporters reviennent en France en 1970. Le film est inutilisable, mais ils vendent quelques photos à Paris Match, un reportage dans L’Humanité, quelques papiers ici et là. Ils n’ont que 22 ans. Féru de cinéma, Jérôme trouve un stage au laboratoire de cinéma GTC, pour apprendre les bains de développement, le montage des films. Il y rencontre Carole Hamy, c’est le coup de foudre, ils se marient en août. « Il était très beau », dit Carole. Et quelques semaines plus tard, c’est le service militaire, que Jérôme ne peut plus reculer.

Djian y échappe, en raison d’un souci d’audition. Jérôme fait ses classes – enseignement militaire de base – à Fontainebleau, où il rencontre Pascal Quignard, qui deviendrait un écrivain notoire. Djian, qui n’a jamais rencontré Quignard, dit : « Je sais que Jérôme a eu avec lui presque le même rapport de fraternité qu’avec moi ». Carole confirme : « On était très amis avec Quignard, ils se voyaient souvent, lui et Jérôme Et puis après, plus rien. » J’ai contacté Pascal Quignard pour l’interroger, mais il ne m’a pas répondu.

« Il y a une guérilla là-bas. On y va »

Après les classes, Jérôme débarque au Fort d’Ivry, siège de l’Établissement cinématographique et photographique des armées (ECPA), où il se fait plusieurs amis, dont Pierre Dhostel. Dans cette époque très contestataire, et où l’armée était particulièrement critiquée – la lutte se poursuivait contre le camp militaire du Larzac, et en 1973, un puissant mouvement lycéen obtiendrait l’abandon de la « réforme Debré », qui annulait les possibilités de sursis du service militaire -, la discipline n’était pas trop sévère, en tout cas pas au Fort d’Ivry. Dhostel se souvient : « On tournait en 35 mm. On portait une espèce de bleu de travail avec l’écusson ECPA. On pouvait rentrer tous les soirs chez nous. Une fois, j’ai été consigné un week-end, Jérôme m’a fait sortir dans le coffre de sa voiture. C’était un service militaire assez folklorique, mais on rencontrait plein de gens qui aimaient le cinéma et on allait tourner avec de bons moyens techniques ».

Fin du service, Jérôme retrouve la vie civile, c’est-à-dire le journalisme. Et c’est pour repartir. Carole : « Il y avait une grande carte chez nous, il a dit un jour, ‘il y a une guerilla là-bas, on y va’ ». Là-bas, c’était Ceylan, aujourd’hui Sri Lanka. Ils prennent l’avion pour Bombay. « On n’avait rien lu de l’Inde, et arrivés à Bombay, à la sortie de l’aéroport, on était tétanisés par le choc, la foule. On s’est assis dans un bus, une épave, on a compris au bout d’une heure qu’il ne partirait pas. On a pris un taxi, tout au long de la route, on regardait de grosses canalisations au sein desquelles les gens vivaient, c’était une gigantesque bidonville ». Jérôme me raconta plus tard qu’ils avaient été tellement choqués, abattus par la foule et la misère qu’ils n’avaient pu sortir de l’hôtel pendant une journée, ce que confirme Carole.

Mais on y est, on y reste. Ils prennent le train pour un périple ferroviaire de soixante heures vers le sud. « Le train s’arrêtait à toutes les gares, et à Madras, on a attendu une semaine le bateau pour passer. Tout était magique. Jérôme m’a appris à voyager à la dure ». Sur place, ils enquêtent sur cette rébellion lancée en 1967 par le JVP (Janatha Vimukthi Peramuna - Front de libération du peuple), groupe composé d’étudiants et de jeunes chômeurs des zones rurales, souvent issus des castes dites "inférieures" . Entre 1967 et 1970, le JVP s’était développé rapidement, prônant la prise de pouvoir par la violence, jusqu’à avoir lancé une tentative de coup d’Etat en avril 1971, durement réprimée. C’est donc dans un pays chauffé à blanc que débarquaient les deux jeunes reporters, partant dans la jungle, visitant des prisons, interviewant des politiques en ville. Au retour, le film trouva preneur auprès de chaînes de télévision allemandes et belges.

En France, Jérôme se mit à travailler régulièrement dans des journaux, à une époque où la presse était florissante. Il fréquenta notamment Combat, quotidien exubérant et mélangeant droite et gauche avec un brio d’écriture, mais sans point de vue très clair, ce qui est souvent le moyen de paraître rendre intelligent. Jérôme « en avait poussé la porte » à la fin du lycée, disait-il, et le rédacteur en chef, Philippe Tesson, l’avait pris sous son aile. Le journal vivait ses dernières années, mais il était, malgré ses innombrables coquilles, très stimulant. En tout cas, le jeune lycéen que j’étais, déjà dévoreur de presse, appréciait ce journal original, loin du sérieux compassé du Monde et des accroches tonitruantes de France Soir.

« Allons Messieurs, tempête sous un crâne ! Tempête sous un crâne ! »

Jérôme oeuvrait aussi à Détective, où son ami Djian écrivait régulièrement. L’hebdomadaire de faits divers – qui avait compté dans sa rédaction Joseph Kessel ou Georges Simenon – était propre à séduire les jeunes écrivains journalistes : « Il y régnait une ambiance de presse américaine, telle qu’on la voit dans les films en noir et blanc des années trente », dit Djian. « On écrivait vite et pas trop mal, ils nous appelaient en dépannage. Au fond de la rédaction, derrière une vitre, on faisait venir des prostituées et autres malfrats pour les interviewer ». Il faut imaginer les journalistes dans une salle de rédaction enfumée, tapant avec énergie sur leurs machines à écrire pour reconstituer des histoires saisissantes à partir d’informations souvent lacunaires. « Le rédacteur en chef passait dans notre dos », me racontait Jérôme, « lisait sur l’épaule, et quand ça manquait de piment, nous interpellait : ‘Allons Messieurs, tempête sous un crâne ! Tempête sous un crâne !’ », par référence à ce chapitre des Misérables de Victor Hugo qui décrit les tourments du héros face à une décision difficile.

Résolument éclectique, Jérôme collaborait aussi à Karaté, magazine du sport éponyme, se passionnant pour Bruce Lee, sur lequel il écrivit des articles érudits, comme « Bruce Lee : du kung-fu au full contact ». Avec Carole, ils reprirent la route de l’Inde afin de réaliser un film sur le cinéma indien, à Bollywood et Calcutta. Et puis à nouveau, vers 1975, un grand voyage en Asie du sud-est les mena à Sumatra, Java, Bali, Singapour, Hong Kong, Malaisie, puis retour par Bangkok : « Ca s’est moins bien passé qu’en Inde », dit Carole, « peut-être qu’on s’entendait moins bien, et puis on faisait des photos, moins de rencontres, on était plus en touristes ». Le couple se sépara.

La nouvelle orientation de Jérôme n’y était pas pour rien. Le père de son ami Pierre Dhostel était Pierre Bellemare, un homme de radio et de cinéma très créatif et populaire, qui avait alors eu l’idée d’une série, ‘Les Français du bout du monde’. Jérôme s’embarqua dans l’aventure, et ce choix déçut Carole, comme aussi Philippe Djian, qui explique : « La grosse fracture entre nous, c’est quand il est allé avec Bellemare, pour les ‘Français du bout dumonde’  ; il n’en avait rien à faire, il voulait voyager. Mais je ne me suis plus intéressé à ce qu’il faisait. Moi, j’étais dans les romans, lui regardait le monde comme il était ».

Dhostel raconte : « On s’est emballés pour le projet, lui pour l’Asie, moi, qui n’avais pas voyagé, pour l’autre côté. Pendant six mois, chacun de notre côté, on est allé repérer sur le terrain, il s’agissait de trouver des Français arrivés sans un sou et ayant fait leur vie là-bas. Il fallait des personnages hauts en couleur, insolites, qui tiennent 52 minutes de film, qui aient des choses à raconter. Au bout de six mois, TF1 nous a dit ‘banco’ pour les programmes d’été où la chaîne testait de nouveaux réalisateurs. Avec Jérôme, on est parti pour le ‘pilote’ au Brésil, filmer un directeur de prison qui travaillait pour une fondation catholique et essayait de remettre les prisonniers dans le droit chemin [2]. J’ai beaucoup appris avec Jérôme, il avait de l’expérience, savait écrire, avait l’habitude de la photo, il était comme un skipper sur un bateau. Ça a marché, et on a commencé dix-sept épisodes : l’un partait tourner, revenait pour monter, pendant que l’autre allait tourner, revenait monter, etc. C’était une belle aventure : on partait avec une équipe composée d’un caméraman, un ingénieur du son, un assistant réalisateur, on était quatre, on tournait en 16 mm, on cherchait la belle image, avec la caméra sur pied. Les films ont été diffusés sur quatre saisons estivales, en juillet-août, jusqu’à l’été 1980. »

La série avait du succès, populaire et d’estime : si Le Monde lui reprochait de souligner l’individualisme de ses sujets, Le Nouvel Obs soulignait la qualité d’écoute et l’œil de Jérôme.

Toutes ces années-là, Jérôme, quand il était à Paris, faisait souvent la fête, avec sa nouvelle compagne Maï, rencontrant beaucoup de gens dans des boites comme chez Castel ou autres lieux à la mode et drôles. « On riait tout le temps », dit Maï. Ils étaient bien de leur époque : après les tristes années 1970 marquées par la déprime post-soixante-huitarde, les chocs pétroliers et le No future des punks, le début des années 1980 bouillonnait d’énergie et d’envie d’en finir avec la sinistrose.

Présentant "Flash 3" - mais plus à l’aise derrière l’objectif que sous son regard...

Vers 1980, Jérôme se lia d’amité avec des photographes, Jean-Claude Larrieu, Bernard Faucon, Hervé Guibert, Christian Caujolle. Il monta alors, raconte un de ses amis, René-Jean Bouyer, « un journal mensuel de faits divers, une sorte de Détective, avec beaucoup d’images. Il a fait trois quatre numéros. Il avait voulu tout faire sur un fond noir, ça posait un gros problème avec les imprimeurs ». Le projet n’a pas marqué l’histoire de la presse, personne n’arrive à se souvenir de son titre. Cela n’empêcha pas d’autres entreprises. Dhostel : « Jérôme avait une passion pour la photo, et on a pondu un projet de magazine télévisé sur la photo qui a convaincu Serge Moatti, directeur de FR3 ». L’émission, Flash 3, alluma la lucarne tous les vendredis soir, pendant un an et demi, faisant connaître à un grand public Robert Doisneau, Henri Cartier-Bresson, William Klein,… Jérôme présentait l’émission. Sur les archives, il a l’air emprunté, et l’on ne sait si c’est le changement d’époque qui fait cet effet, ou simplement qu’il n’était pas doué pour ce rôle de présentateur. « Le magazine était une belle aventure, on faisait ce qu’on voulait », dit Dhostel, « mais on ne trouvait pas de sponsors et ils nous ont retiré le budget ».

Ensuite, Jérôme travailla avec l’équipe de Bellemare sur plusieurs des innombrables projets de celui-ci, comme « Suspense » – une sorte de roman-photo télévisé -, « Vous pouvez compter sur moi », ou « Au nom de l’amour ». Une période de boulots alimentaires, qui ne correspondait pas au talent de fond de Jérôme Equer. D’ailleurs, « Au nom de l’amour » s’arrêta à l’été 1986, Pierre Bellemare n’étant plus reconduit à la télévision. Il allait rebondir avec le lancement en France du télé-achat . Mais pour Jérôme, c’était un tournant, la fin d’une époque de sa vie.

Il se retrouva « sur le trottoir », selon l’expression de René-Jean Bouyer, il vivait de surcroît une difficile rupture amoureuse, et tomba en dépression, largement noyée dans l’alcool. Il remonta la pente, retrouvant quelques boulots télévisuels – je ne sais lesquels -, et à l’été 1988, se préparait à partir en reportage à Bosnie, Medjugorje, où depuis un an, une jeune fille voyait apparaître la Vierge - la guerre n’avait pas encore éclaté dans ce pays qui faisait alors partie de la Yougoslavie. En tout cas, le phénomène attirait des foules considérables.

Juste avant de partir, il rencontra Brigitte Trahin, et Cupidon réunit de deux flèches instantanées les deux êtres. À son retour, autre bouleversement, il se convertit au christianisme. Didier : « Notre père et notre mère étaient athées, mais ils nous avaient baptisés. Enfants, on allait au catéchisme, pour faire comme les autres ». Mais cela n’avait apparemment pas laissé de trace chez Jérôme. « Il a trouvé la foi à Medgiogorje », dit Brigitte. « Il voulait aller à l’église, mais il n’y a pas trouvé son compte, il a fait son chemin seul ».

En tout cas, que la cause en soit l’amour de Brigitte, Dieu, ou une vitalité naturelle, Jérôme entra dans une nouvelle vie, jalonnée de nombreux voyages mais aussi de livres plus aboutis qui auraient pu composer une œuvre. Elle s’ouvrit cependant par un épisode douloureux, qui se répéterait sous diverses formes dans les décennies suivantes : une pancréatique aigüe, en juin 1990, en partie due, sans doute, à l’alcool dont il abusait. Il commença à travailler pour le magazine Montagne, de FR3, animé depuis 1985 par Pierre Ostian et Jean-Pierre Locatelli. Le premier film que réalisa Jérôme pour eux raconte comment, en février 1954, six jeunes alpinistes ont gravi la face sud de l’Aconcagua jusqu’au sommet à 6.960 mètres, le point culminant des deux Amériques. Il lança une série de films sous le nom Les parois de la mémoire, qui retraçaient, des Alpes à l’Himalaya ou en Australie, ies exploits des alpinistes à partir de leurs témoignages, de reportages sur place et d’images d’archives.

« On peut dire plus de choses avec la photo qu’avec la télévision »

En 1993, Brigitte et lui montèrent une maison de production, Dream Time Movies, commençant par la Chine où, avec les moines des Shaolin, le journaliste retrouva les arts martiaux : c’est dans ce monastère situé au Henan, au sud-est de la Chine, que se sont épanouis le boudhisme Zen et les arts dont Bruce Lee serait plus tard un des plus éminents représentants. On y enseigne toujours le kung-fu. Il partit ensuite avec sa petite équipe pour Les Parois de la mémoire, ou en Amérique latine (Bolivie, Pérou, Chili), pour une série intitulée Les trains d’en haut ont une histoire. Mais cette vie de globe-trotter fut ponctuée par deux graves alertes cardiaques, qui le conduisirent à l’hôpital en 1995 et 1997. Il en réchappa, mais il avait frôlé la mort.

Après cette épreuve, je lui ai proposé d’être le parrain de ma fille Perrine, sans doute pour lui manifester la confiance de la vie après ce voyage si près du pays des ombres. Cette offre l’avait « bouleversé », m’a dit Brigitte. Jérôme prépara très sérieusement le baptême qui fut célébré en 1998 à l’église Saint-Jean Bosco, dans le XXe arrondissement où nous vivions alors. Il réalisa encore deux films en 1998, en Bolivie (La route de la mort) et au Chili, sur le désert d’Atacama, mais il sentait que sa santé ne lui permettait plus de voyager autant. Et puis, l’envie de faire de la photo le tenaillait : « On peut dire plus de choses avec la photo qu’avec la télévision », dit-il plus tard. Il retrouva aussi Pierre Bellemare, qui cherchait des auteurs pour les livres qu’il signait.
Bellemare, un homme d’une créativité et d’un talent audiovisuel extraordinaires – il est un de ceux qui ont inventé la radio et la télévision modernes des années 1960 aux années 1980 – avait une habitude étrange : il signait en gros caractères sur la couverture des livres qu’il n’écrivait pas. Une sorte de frustration chez lui, m’a dit Jérôme qui, comme les quelques autres « nègres » de Bellemare, acceptait cette manie d’un patron aimable et bienveillant. Celui-ci était fidèle à ses collaborateurs et réciproquement : « Dans l’équipe de Pierre, les gens restaient longtemps, jusqu’à trente-cinq ou quarante ans », dit Nelly Huqueleux, qui a elle-même travaillé quarante-trois ans aux côtés de Bellemare.

« Jérôme aimait beaucoup écrire », dit Brigitte, « Pour faire les livres de Bellemare, il se donnait à fond, très minutieusement. Quand il faisait les almanachs, je l’entendais rire tout seul dans son bureau. »

Les murs de l’enfer, publié sous le seul nom de Jérôme Equer en 2001 ou Complots, signé Bellemare en 2006, se lisent très agréablement – ou plutôt avec un grand intérêt, puisqu’ils sont composés d’histoires toujours horribles. D’une écriture économe d’adjectifs et de prépositions, aux phrases courtes et sèches, mais toujours précises, Jérôme mène ces récits tirés de faits réels avec une efficacité souvent haletante. Un hybride entre nouvelles et articles longs, qui fait regretter que Jérôme n’ait pas tenté des compositions au plus long cours.

« Je pense qu’il aurait voulu écrire », dit Brigitte, « Je ne sais pas pourquoi il n’arrivait pas à écrire pour lui, et lui non plus. Il avait tellement lu, il aimait tellement la littérature, peut-être avait-il peur de ne pas être à la hauteur ». Car Jérôme conservait son goût d’une littérature exigeante, et savait dénicher les bons auteurs – il m’a fait découvrir par exemple, bien avant qu’ils ne soient connus, Mathias Enard ou Roberto Bolano.

Traumas

Entre des livres pour Bellemare et un travail à FR3 Nord, Jérôme découvrit l’hôpital de traumatologie de Berck (Pas-de-Calais), qui accueille et soigne des traumatisés crâniens, c’est-à-dire qui ont perdu le contrôle neurologique de leurs membres et qu’il faut rééduquer pour qu’ils retrouvent un semblant d’autonomie. Comme souvent avec lui, tout est parti de la rencontre avec un ami, Philippe Eurin. Une forte amitié fleurit, les deux hommes « s’épanchant sur leur enfance », dit Eurin, se racontant des histoires, partageant « une vision chrétienne du monde. On s’intéressait aux autres dans le malheur, dans la souffrance ».

Et pendant plus d’un an, Jérôme allait monter à Berck, arpenter cet hôpital et ses habitants cassés, brisés, fous d’espoir ou de malheur, enfermés dans le silence ou illuminés parfois par le rire.

Cela donne un livre très fort, Traumas, dont les photos saisissent le lecteur par leur netteté clinique baignée d’une chaleureuse humanité.

Eurin a écrit un long et beau texte introductif, mais je voudrais citer [un passage des notes qu’a de son côté rédigé Jérôme [3]. Il donne à voir l’esprit de son travail, le terrain de son reportage, et la qualité de son écriture :

« Tard dans la matinée, un homme qui déambule dans un couloir en fauteuil roulant m’interpelle et exige que je le photographie séance tenante. Je lui explique que la lumière ambiante ne s’y prête pas. Pourquoi pas après le déjeuner, dans la salle de rééducation, par exemple ? L’homme examine les plafonniers avec suspicion et accepte mon offre, tout en regrettant que je n’ai pas de flash comme les vrais photographes. Puis, comme pour m’exhorter à tenir ma promesse, il se propulse vers l’avant, prend appui sur les bras de son fauteuil et achève son mouvement de bascule en posant à terre son pied valide. Il se tient debout quelques instants, esquisse un pas de danse en boitillant et se rassoit avec souplesse et précipitation, enchanté de sa brève prestation. Il se carre ensuite dans le fond de son siège et résume les étapes de son séjour : ‘Deux mois dans le coma après mon accident. Un bras et une jambe paralysés. Quatre mois de rééducation.’ Il contracte ses muscles presque comiquement, comme s’il cherchait à canaliser son énergie vers le bas du corps. ‘Voyez le résultat : j’ai récupéré 50 %.’ Son pied gauche s’anime en effet d’un léger mouvement d’essuie-glace. Je le congratule maladroitement. Il poursuit sur le ton de la confidence. ‘Ma femme m’a plaqué quand j’étais dans le cirage. Pas grave, j’en ai trouvé une autre. Trente-cinq ans. Comme ça !’ Il dresse devant lui un pouce, glorieux comme un sexe. ‘Formidable ! La première a voulu revenir.’ Il glousse. ‘J’ai dit non, pas question.’ »

« Tu sais ce qui se passe à Gaza ? »

C’est l’année de la parution de Traumas, en 2003, qu’après un dîner à la maison, Jérôme me dit : « Hervé, tu sais ce qui se passe à Gaza ? Personne n’en parle. Si on y allait, pour voir, et raconter ? » Je travaillais alors au service international du Monde, et voyageais aux quatre coins de la planète, mais je ne m’étais jamais posé la question de cette enclave palestienne, qui n’était pour moi qu’un nom sur la carte. Mais c’était Jérôme qui me faisait cette proposition surréelle. Rétrospectivement, je comprends Djian, découvrant un jour avec la force de l’évidence qu’il allait partir en Colombie, ou Carole qu’elle partait pour Ceylan : j’irais dans un lieu dont je ne savais rien, puisque mon ami avait posé cette idée imprévisible mais incontournable sur la table. Je lui dis qu’il me fallait une semaine pour réfléchir. Et une semaine après, nous commençâmes à préparer les reportages.

Nous décidâmes d’y aller quatre fois quinze jours, une fois à chaque saison, dans un territoire en guerre larvée ou ouverte, aux accès contrôlés par Israël. Nous n’en connaissions rien, ignorions tous les réseaux palestiniens ou autres, et pour rendre la tâche plus difficile, il était hors de question de demander la moindre aide au Monde, avec la direction duquel j’étais en froid à cette époque, m’étant rangé parmi les critiques de MM. Colombani et Plenel. Notre éditeur, Le Seuil, était par ailleurs en difficulté, et le projet du livre aurait pu être sacrifié sur l’autel des économies si Jean-Claude Guillebaud ne l’avait fermement défendu.

En tout cas, en bons journalistes tenaces et déterminés, nous surmontâmes un à un les obstacles logistiques et autres, pour aboutir enfin à Jérusalem un jour ensoleillé et sec de février 2004, où nous passâmes une journée anxieuse à attendre le tampon d’un service de communication israélien. L’absence du, tampon pouvait mettre à bas un an de travail et tout le projet. Enfin nous parvînmes aux portes de Gaza, au check-point d’Erez. J’ai raconté dans le livre Gaza, la vie en cage [4], si fortement animé des photos de Jérôme, ce qui nous y avons vu, je n’y reviendrai donc pas.

Mohamed Kilani, un de nos "fixers" à Gaza. La maison se trouvait à quelques hectomètres d’un fortin israélien, qui arrosait le quartier de tirs fréquents et dangereux.

Nous y avons vécu des moments dangereux – l’année 2004 a été très violente, alors même que le Premier ministre israélien, Ariel Sharon, avait annoncé que les colonies seraient retirées du territoire palestinien -, mais auxquels nous ne prenions pas garde tant nous mobilisait l’intensité des souffrances et de l’inflexible énergie de résistance du peuple gazaoui. Et puis, étrangement, nous savourions et le plaisir d’une aventure commune, et la douceur qui émanait souvent de ce lieu proche de la mer, resplendissant de fleurs au printemps, caressé par le vent du rivage, et peuplé de gens fatalistes qui, au fond, n’aspiraient qu’à vivre paisiblement comme cela avait le cas pendant des siècles dans cette contrée apaisante au sortir du désert. Nous riions beaucoup, le soir, après des journées dont chacune valait une semaine de reportage dans tout autre lieu. Et je me souviens de quelques images, comme celle de Jérôme, silhouette mince et tendue sous le dur soleil de l’après-midi, cherchant le bon cadre dans un terrain dévasté près d’un check-point, et des gens qui disent, discrètement admiratifs, « Il en veut, le vieux ». Et je me souviens aussi comment, à chaque passage à l’aéroport de Tel Aviv, sous l’œil inflexible des douaniers israéliens, nous parvenions à sauver ses films et mes carnets de leur inquisition agressive à notre encontre, reporters venant de Gaza l’ennemie.

Gaza n’était pas éloigné de l’enfer, mais il y avait des fêtes et des moments de joie, comme ces fiançailles - de riches - qui nous ont surpris presque le lendemain de notre arrivée.

Pour la réalisation du livre, Jérôme choisit avec le plus grand soin ses photos et en confia le tirage à Philippe Salaun, un maître de cette technique rare. Il les choisit en fonction du plan dont nous avions convenu, et j’écrivais le texte de mon côté, à partir des nombreuses notes des six carnets denses que j’avais remplis sur place. Le récit et les photos s’emboîtèrent miraculeusement.

Et Le Seuil apporta la qualité de son travail d’éditeur pour un livre que je suis mal placé pour qualifier de remarquable. Il n’eut cependant pas de succès, malgré quelques invitations, au Salon des correspondants de guerre à Bayeux et au festival Visa pour l’image de Perpignan, et quelques articles de presse louangeux (« Des portraits sensibles, des récits de la vie quotidienne et des clichés saisissants », Témoignage Chrétien,

À Rafah, nombre d’immeubles - où vivaient des Palestiniens, faute d’autres logements - étaient régulièrement criblés de balles tirées depuis les colonies israéliennes.

« une dureté réaliste ambitieuse et exigeante », Les Inrockuptibles,

Le couloir au check-point d’Erez, par où passaient les travailleurs allant en Israël. Pour des journées de seize heures, entre le travail, le passage interminable des contrôles israéliens, et la route pour aller en ville.

« témoignages magnifiquement illustrés », Métro).

Ahmed Fekir, fauché en pleine rue en 2003, alors qu’il allait au marché avec une carriole.

Le livre a aussi été traduit en anglais, mais malheureusement avec un très mauvais tirage des photos [5].

Beaucoup de souffrance, des joies inattendues, l’humour pour résister. Et puis ces moments incroyables de beauté sur un rivage qui n’aspire qu’à la paix.

On ne sait jamais ce qui cause l’insuccès d’un bon livre, non plus que sa réussite. Si l’accueil indifférent du public nous déçut, il ne pouvait effacer la force de notre expérience commune et le sentiment que nous avions réalisé quelque chose de fort et, sans doute, d’utile. Ce qui est certain, c’est que les projets que nous nourrissions d’entreprendre d’autres reportages sur ce modèle, comme en Bolivie dont nous avions commencé à parler, s’évanouirent d’eux-mêmes. Et puis, la vie reprenait, et nous n’étions ni l’un ni l’autre d’un caractère à être arrêté par une déception. Jérôme se lança dans Complots, publié en 2006, et je démarrais l’écriture de Comment les riches détruisent la planète, qui parut en 2007 et rencontra les faveurs du public.

Gros travailleur, Jérôme continua d’écrire, surtout pour Bellemare, mais se lança dans un projet avec un de mes amis, Luc Weizmann, architecte, qui dirigeait la rénovation de la station d’épuration des eaux à Achère – la plus grande d’Europe ! Pendant des mois, Jérôme se rendit sur le chantier, documentant ce monde du bâtiment si peu connu à travers un reportage photographique qui aboutit à un livre signé avec Luc [6]. Il traversa en 2009 une lourde épreuve médicale dont il se releva, comme les autres fois, avec un courage et une discrétion étonnantes.

"La Jungle", une illustration toujours vivante de la vérité universelle de la migration

La Jungle ? Un maigre espace boisé, entre une rocade autoroutière et un terminal portuaire.

En 2010, il entreprit, avec Philippe Eurin, des reportages sur « la jungle » de Calais, où vivaient tant bien que mal, depuis des années, des migrants tentant de passer en Angleterre. Jérôme décrit le lieu avec sa précision usuelle : « En pasthou et en persan, la forêt se dit djangal. À l’oreille, le mot s’est vite transformé en jungle. Ce qui, dans l’imaginaire des Calaisiens, a contribué à faire du lieu une zone sauvage et dangereuse, sans lien avec la réalité. Il s’agit, en fait, d’un maigre espace boisé, proche du centre-ville, de la rocade qui prolonge l’autoroute A 216, et du terminal des ferries où stationnent les camions en partance pour l’Angleterre » [7]. Pendant un an, il monta tous les mois à Calais, « accompagné tout au long de mes déambulations par mon ami Philippe Eurin ». Cela aboutit à un livre de nouveau fort et sensible, d’une facture moins aboutie que Gaza, la vie en cage, mais dont les photos – toujours en noir et blanc, et en argentique – restituent la réalité douloureuse d’un moment.

L’association Salam ravitaille les réfugiés. "J’ai connu la guerre et l’exode, déclare un bénévole. Je compatis pour ces jeunes qui ont tout perdu. Qui nous dit que, d’ici 15 ans ou 20 ans, nos enfants n’auront pas à fuir à leur tour ?"

Elles restent, dix ans plus tard, une illustration toujours vivante de la vérité universelle de la migration.

"Les réfugiés sont traqués en permanence par les forces de police. Opérant généralement à l’aube avec chiens, matraques et gaz lacrymogènes, 500 CRS terrorisent les migrants et détruisent leurs cabane."

Le livre, mis en forme par un éditeur ami mais aux moyens limités, ne put pas percer. « Après, il a abandonné la photo », dit sobrement Philippe Eurin, « il a senti qu’il n’était pas attendu ».

Quoi qu’il en soit, Jérôme Equer laisse avec ce tryptique Traumas, Gaza, la vie en cage, et La jungle un témoignage saisissant des visages de la douleur de son époque, présentée sans la moindre complaisance.

La même année, il publiait avec Pierre Bellemare une autobiographie de celui-ci, Le bonheur est pour demain. Le livre restitue la vie d’un homme attachant et inventif. Mais Jérôme allait surtout réaliser un livre remarquable, Histoire secrète des 44 photos qui ont bouleversé le monde, qui vaut beaucoup mieux que son titre tapageur. Il présente des photos célèbres de la Deuxième guerre mondiale en racontant leur histoire, leur contexte, puis la façon dont le photographe les avait prises, et en expliquant par tel ou tel gros plan la technique qui avait permis d’obtenir un résultat saisissant. Le livre condense presque tous les talents de Jérôme : son sens du récit, sa connaissance intime de l’art photographique, son souci journalistique de la vérité des faits, et une chaleur humaine discrète mais sensible. Et quant au livre, il est tout simplement passionnant. Hélas, il n’eut pas le succès qu’espérait son éditeur. Cela aurait pu commencer une magnifique série. Jérôme le regretta, et puis, avec la placidité modeste par laquelle il accueillait les succès comme les échecs, il se remit à d’autres projets.

Les dernières années allaient être assombries par l’assaut des maladies, qu’il repoussait avec courage. S’y intercalaient des périodes de paix physique, où nous le revoyions, amaigri, mais toujours prêt à rire et à converser. Je lui proposai, lors d’une de nos dernières rencontres, en juin 2019, dans le quartier de Pigalle qu’il aimait bien, un nouveau projet. Cela aurait été une histoire de l’écologie à travers quelques épisodes et personnages marquants, Jérôme aurait donné de la chaleur et du suspense à ce thème beaucoup moins froid qu’il n’y parait, restituant le tissu humain de passion et d’engagement qui en est la substance réelle. Mais le sort en a décidé autrement.

L’enterrement de Jérôme eut lieu à Marrakech, au cimetière européen, par une journée ensoleillée de décembre. J’étais venu, sitôt connue la nouvelle de son trépas, avec mon épouse Véronique et Perrine, qu’il aimait tant. L’enterrement en pleine terre était présidée par un prêtre noir, qui sut trouver les mots pour saluer cet homme qu’il ne connaissait pas, devant les quelques amis qui avaient pu être là, comme Pierre Dhostel. Se tenant un peu à l’écart, dans un retrait respectueux de cette autre religion que la leur, les amis marocains étaient venus.

Jérôme repose en paix, sous de grands palmiers qui tirent le sol vers le ciel bleu, il est parti pour un autre voyage, lui qui les aimait tant.

Il n’a pas eu la renommée que son talent aurait mérité, s’il avait consenti à le mettre mieux en scène. « On aimerait bien que son nom circule un peu », dit Philippe Eurin. « Lui, il s’en foutait. Nous non. Mais il dirait, ‘C’est bien, les amis’ ».

Tout est bien. Salut Jérôme.


[1Jean Bastaire, « Emile Aubriot, ‘Gamin de Paris’ », L’amitié Charles Péguy, Bulletin d’informations et de recherches, 2e année, n°6, avril 1979.

[2Jean-Yves Olichon : voir et voir aussi.

[3Equer, Jérôme et Eurin, Philippe, Traumas, éd. Grandvaux, 2003, p. 95.

[4Equer, Jérôme, et Kempf, Hervé, Gaza, la vie en cage, Seuil, 2005. Voir. Présentation du livre en vidéo par Jérôme Equer, lors du Festival Visa pour l’image à Perpignan en 2006.

[5Gaza. Life in a cage (Algora publishing, New York, 2006. Lien ici.

[7Equer, Jérôme, La jungle, éd. Jean-Paul Rocher, 2011, p. 14.


Photos :
. portrait de Jérôme en 2006 : © Philippe Matsas.









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