"Il est temps d’arrêter le système"

J’ai été interrogé par Gilles Girot,pour Impulsion, le magazine de la Fédération du commerce du syndicat CFTC, à propos de Que crève le capitalisme. Verbatim :

Pourquoi avoir choisi un titre aussi fort ? Dès l’introduction, vous qualifiez le capitalisme de baudruche immonde, de monstre stupide ou encore de meurtrier insensible…

Je voulais mettre en face de ce que nous vivons des mots à la mesure de la brutalité et radicalité qu’exerce le système capitaliste à l’égard de l’environnement, de la nature, mais aussi de la société. Soit le capitalisme continue sur la même voie destructrice et répressive, soit nous arrivons à bâtir une société et une humanité pacifiée qui vivra dans le respect de son environnement et où les personnes pourront s’épanouir de manière digne. L’écologie est la question cruciale du 21e siècle ! En effet, comment allons-nous résoudre les catastrophes écologiques qui ne cessent de se succéder partout dans le monde ?

C’est quoi le capitalisme ? Y a t-il une alternative à ce système ?

C’est un système économique et social dans lequel le but essentiel de ses agents est d’accumuler de l’argent, du capital, non pas pour satisfaire des besoins, mais pour générer du profit et accumuler toujours plus. C’est un système fou qui est sans fin ; sa principale motivation vise à avoir toujours plus de richesses afin d’en créer d’autres. In fine, il ne cesse d’accroître les rapports d’inégalités depuis plusieurs décennies. Ce système est en train de détruire la biosphère, de provoquer l’accélération du changement climatique, l’érosion de la biodiversité, la pollution des écosystèmes et d’augmenter, en parallèle, les inégalités et les souffrances d’un grand nombre de gens. La situation est tellement catastrophique et mortifère qu’il est temps d’arrêter ce système, même si nous n’avons pas en mains un programme ou une alternative parfaite. Il y a urgence à agir maintenant pour que s’ouvre le monde nouveau !

Pourquoi est-il si difficile de faire changer les choses ?

Face à nos stratégies de résistance, les capitalistes vont toujours essayer de nous enfermer en prétextant que l’on va mettre en place un système communiste à la soviétique. Mais il est évidemment hors de question d’aller dans cette voie dont on a l’expérience historique. Il est possible de changer la donne en diminuant les dividendes, en instaurant un contrôle de la fiscalité des grandes entreprises multinationales, en réduisant les inégalités – certains gagnent des salaires démesurés, jusqu’à trois cents fois plus que les autres -, en développant l’agriculture biologique plutôt qu’industrielle, en créant des emplois grâce à la rénovation énergétique. Il faut aussi repenser les villes et les transports pour que les gens ne soient pas obligés de prendre leur voiture pour aller au boulot et développer, en parallèle, l’usage du vélo. Il y a tellement de choses raisonnables à faire !

L’origine de la crise sanitaire actuelle est liée à une crise écologique dont le responsable est le capitalisme ?

Le Covid est né de la destruction de la biodiversité dans les forêts tropicales par cette volonté de faire toujours du profit, de l’agrobusiness qui a détruit la forêt comme en Indonésie pour faire de l’huile de palme, en Amazonie pour développer un élevage intensif ou pour faire la culture du soja transgénique, en Afrique, pour tirer du bois ou pour le trafic des animaux sauvages. Ce que disent aujourd’hui les écologues et les virologues est que la pandémie est née de la mise en contact d’organismes qui étaient au fin fond d’une forêt et trouvaient leur équilibre dans leur écosystème mais qui, du fait de la destruction de ces forêts et du trafic d’animaux sauvages, se sont trouvés en contact de l’espèce humaine. Ensuite, la diffusion rapide de cette épidémie est le fait d’un trafic aérien frénétique et des déplacements incessants de personnes et de marchandises. En d’autres termes, l’ère du capitalisme mondial est une ère de pandémies.

Quand est né le système néolibéral ? De quoi parle t-on ?

Depuis une dizaine d’années, le néolibéralisme s’est encore transformé. Après la crise financière de 2008 qui a failli mettre à bas le système et qui était née d’une spéculation insensée des marchés financiers et des banques, le capitalisme aurait pu se remettre en cause. Mais ce qui s’est passé est que le capitalisme a reformé son idéologie en s’appuyant sur les progrès rapides de l’intelligence artificielle (IA). D’une part, les GAFAM (l’acronyme des géants du Web — Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) se sont saisis de cette révolution annoncée de l’IA très rapidement et ont vu leur puissance considérablement augmenter, à l’instar de leurs cours de Bourse…

Quelle est la vision du monde du néocapitalisme ?

Cette puissance nouvelle et la maîtrise de ce développement technologique sont venues conforter une idéologie qui s’était développée dans la Silicon Valley depuis une trentaine d’années, fondée sur un individualisme forcenée et une compétition extrême et surtout une foi démesurée dans la technique. Pour eux, la technique va résoudre tous les problèmes mais aussi permettre une fusion entre l’humain et les machines avec des robots de plus en plus intelligents, et des voyages dans l’espace pour les « élites ». Ils se considèrent comme des surhommes ! Tous les spécialistes, y compris Bill Gates, le fondateur de Microsoft, reconnaissent que cette révolution de l’intelligence artificielle va créer un chômage énorme. Et comme tous ces nouveaux capitalistes négligent la catastrophe écologique, ils acceptent que l’on aille vers un apartheid planétaire où une large partie de l’humanité sera livrée aux tourments des inondations, sécheresses ou famines… et laissée pour compte !

Au plus fort de la crise, Macron a annoncé que l’Etat prenait en charge l’indemnisation des salariés contraints de rester chez eux et ce quoi qu’il en coûte ! Cette crise peut elle renforcer le néolibéralisme ?

Nous avons tous été, et les gouvernants aussi, totalement stupéfaits par l’arrivée de ce virus, dont on n’a pas fini de mesurer l’importance. Les dirigeants ont indemnisé le chômage partiel pour éviter que les salariés se retrouvent au chômage et puissent garder leurs revenus. Mais, en parallèle, le capitalisme se sert de cette situation de crise dans une pure logique de classe. Sa première priorité consiste à réduire au minimum l’impact de la pandémie sur le secteur productif, là où on fait du profit. Ensuite, nos gouvernants ne remettent pas en cause la politique antisociale et les plans d’austérité qu’ils imposaient jusqu’à maintenant, surtout dans le secteur des soins, d’où la surcharge de travail de tous les personnels hospitaliers aujourd’hui. De plus, cette crise sanitaire, et son lot de confinement et de télétravail, isole les gens de plus en plus et affaiblit leur dynamique collective alors que l’on sentait monter les rébellions de toutes parts. Enfin, le gouvernement joue énormément sur la peur pour des raisons sanitaires et du coup impose des mesures de restriction des libertés et de contrôle.

Comment peut-on ancrer la dimension écologique dans l’engagement syndical ?

Depuis une quinzaine d’années, le mouvement écologiste a compris que la question sociale était cruciale et qu’il fallait articuler la lutte contre les inégalités et celle pour l’écologie. Par ailleurs, du côté syndical, on commence à comprendre que l’enjeu essentiel est l’ampleur des inégalités, et le fait que les multinationales échappent largement à l’impôt, à la contribution commune. En effet, par l’évasion fiscale, plusieurs dizaines de milliards d’euros sont volées chaque année à la collectivité. Autant de sommes qui ne sont pas utilisées pour sortir les précaires de la misère ou pour augmenter les revenus des travailleurs. Et qui échappent à l’investissement dans les secteurs économiques capables d’assurer la transition écologique, laquelle va créer de l’emploi. De plus, quand les écologistes se battent contre le géant Amazon et contre ces grandes plateformes promues par les néocapitalistes, ils le font aussi pour préserver l’emploi car à chaque fois que l’on crée un entrepôt logistique d’Amazon, on génère quelques centaines d’emplois, mais on en supprime bien plus dans les commerces des alentours. Sur ce terrain-là, les écologistes et les syndicalistes peuvent se comprendre.

« Ce sera lui ou nous/ consommer moins, répartir mieux / moins de biens plus de liens / luttons et aimons »… ce message de la fin de votre livre pourrait être une bonne ligne de conduite pour la CFTC qui place l’humain au centre de ses valeurs…

Le capitalisme s’est fondé sur l’égoïsme, la lutte des uns contre les autres et l’idée que chacun poursuit son intérêt personnel. C’est l’inverse des valeurs de fraternité, de solidarité ou du simple bon sens humain qui fait que, généralement, les gens s’entendent bien les uns avec les autres…

• Interview en télécahrgement :

ITV dans Impulsion décembre 2020

- Image : Kellepics







Documents disponibles

  ITV dans Impulsion décembre 2020




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