Grande-Synthe, la ville où « l’écologie aide à mieux vivre »

10 octobre 2018 / Entretien avec Béatrice Jaud

En soutenant les initiatives porteuses d’un autre modèle de société, la ville de Grande-Synthe (Nord) fait figure de laboratoire. La réalisatrice Béatrice Jaud en a fait le sujet de son film « Grande-Synthe, la ville où tout se joue ».

Béatrice Jaud est documentariste.

Béatrice Jaud.

Silence — On vous connaît comme productrice des films écologistes de Jean-Paul Jaud comme « Libres ! », sorti en 2015, ou « Tous cobayes ? », sorti en 2012. Qu’est-ce qui vous a poussé à passer derrière la caméra ?

Béatrice Jaud — Depuis que Jean-Paul réalise des films, moi je les produis, pour que les films que nous faisons ensemble apportent leur pierre à ce que l’on aimerait voir naître dans la société tout de suite : une société plus humaine et écologiste. Quand on sort du film, on aime beaucoup aller à la rencontre du public, mais surtout faire en sorte que les gens se mettent à parler entre eux sur leur territoire pour trouver des solutions locales. Mon rôle est de créer l’étincelle qui va faire que les gens vont se parler, se retrouver, puis poursuivre une route commencée ensemble. À la suite de projections des films que nous avons faits avec Jean-Claude, notamment Nos enfants nous accuseront, des associations se sont formées, des cantines sont passées en bio, des mairies ont changé leur fusil d’épaule. S’il y a aujourd’hui 13 cantines bio à Grande-Synthe, c’est aussi parce que le maire de la ville, Damien Carême, a vu ce film. En rencontrant Grande-Synthe, je me suis dit que toutes les conditions étaient réunies pour faire un film moi-même.



Pourquoi Grande-Synthe ?
Je suis venue pour la première fois à Grande-Synthe en juin 2015 pour présenter le film Libres ! sur la transition écologique. Je suis arrivée à la gare de Dunkerque et je me disais que j’allais voir la mer, mais à la place, j’ai vu des industries, des usines, et pour la première fois j’ai vu cette zone hallucinante qu’est Arcelor Mittal et ses 14 usines Seveso. Un peu plus loin, il y avait la centrale nucléaire de Gravelines. Tout ce qui me rendait craintive pour l’environnement, tout était là, à ma droite. Et puis, à ma gauche, il y avait la ville de Grande-Synthe, qui ressemblait fort aux villes de banlieue parisienne : HLM, cités ouvrières… Enfin, j’entre dans le cinéma, et là, la rencontre avec le public est absolument incroyable, les personnes sont ouvertes, renseignées, accueillantes. À l’hiver 2015, se surajoute la situation absolument insoutenable du camp du Basroch, un camp de migrants qui, à l’époque, était complètement sens dessus dessous, avec des toiles de tente qui s’envolaient, des migrantes et des migrants avec des pieds dans la boue, des températures descendant jusqu’à - 15 °C, etc. Une situation absolument insupportable, inhumaine… à laquelle la mairie a répondu en montant un autre camp. C’est cette énergie-là qui me fait dire : je ne peux pas ne pas filmer ce qui se passe à Grande-Synthe. Filmer au début de l’année 2016 et prendre des images qui resteraient a été une chance, car les événements se bousculaient. Pour répondre au défi humanitaire du camp du Basroch, est né à ce moment-là l’extraordinaire camp de la Linière, où des réfugiés et des migrants ont été accueillis pendant un an dignement, où des bénévoles ont travaillé ensemble malgré leurs différences à que tout se passe correctement. J’ai suivi toute cette histoire.



Pourquoi parlez-vous de ville « laboratoire » ?
Je ne suis jamais partie sur l’idée de ne faire qu’un film sur les migrants. Pour moi, il y a trois grands axes pour comprendre l’évolution du monde actuel, trois axes fortement présents à Grande-Synthe. Le premier est environnemental, avec la forte présence de sites Seveso et la centrale nucléaire vieillissante qui en permanence met toute la population sous le joug d’un risque inutile. Ensuite, il y a les problématiques sociales, car 30 % des personnes à Grande-Synthe vivent sous le seuil de pauvreté. Le troisième axe est l’axe migratoire. Tout cela se croise. J’ai la sensation que Grande-Synthe accumule toutes les difficultés que nous laisse le XXe siècle, que c’est une ville où tout se joue. C’est donc aussi un endroit où l’on peut tout tester, expérimenter des alternatives, trouver des solutions.

Des jardins ouvriers de Grande-Synthe.

Quelles sont les alternatives qui sont présentées dans votre film ?
Ce film, c’est à la fois le portrait d’associations et le portrait d’une municipalité et d’un maire, Damien Carême. C’est ensemble que les citoyens, les citoyennes, les associations et la municipalité cherchent, tentent, mettent en place des solutions, avec enthousiasme et humanisme. C’est la dignité de la population qui est l’objectif. Le camp de la Linière, qui a accueilli environ 1.500 personnes pendant un an a été une véritable alternative portée à la fois par les associations et la municipalité. Jusqu’à l’incendie du camp, en avril 2017, l’accueil a pu se faire dans des conditions dignes. À la suite de l’incendie, le campement sauvage de Puythouck s’est mis en place et, là encore, des personnes ont continué tous les jours à apporter soutien, nourriture, etc. aux côtés d’associations comme Emmaüs, Salam… Pour les réponses aux problématiques sociales, lorsque j’ai filmé, elles étaient encore balbutiantes. Mais je sais aujourd’hui que Damien Carême est en train d’étudier le fait de mettre en place un revenu minimum pour les personnes les plus démunies. Ça, c’est assez innovant. Enfin, sur la problématique environnementale, je me suis occupée des jardins partagés, des jardins ouvriers bio, qui permettent socialement d’aider les gens. L’écologie n’est pas une histoire de bobo à Grande-Synthe, c’est une aide à mieux vivre. Quand on a un bout de terrain et qu’on peut cultiver ses légumes, on se nourrit correctement et on partage du temps et de la solidarité avec les autres. Ça crée du mieux vivre et du mieux-être.



Est-ce que vous présentez la ville de Grande-Synthe comme un modèle ?
Il y a des choses très positives et encourageantes dans le film, mais un acteur dit à un moment « ici on ne peut pas être 100 % positifs ». On est dans l’objectif, dans l’action. C’est ce qu’il y a de plus beau, et parfois, ça ne marche pas. Je crains parfois le discours de l’écologie où tout est fantastique et formidable. Je ne crois pas non plus que ce soit tout noir. C’est comme quand on construit sa maison, ce n’est pas une partie de plaisir. Mais il faut que l’on s’écoute et que l’on fasse selon nos différents points de vue. Personne ne peut nier aujourd’hui que les bouleversements climatiques qui nous attendent entraîneront des flux migratoires de plus en plus importants. Il faut que l’on se prépare à accueillir les migrants dignement. Et la ville de Grande-Synthe est un laboratoire de réflexion à suivre.

  • Propos recueillis par Martha Gilson

  • Grande-Synthe, la ville où tout se joue, film documentaire de Béatrice Camurat Jaud, production J+B Séquences, 1 h 30, France, 2018. Sortie le 10 octobre 2018.





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Lire aussi : Marche des migrants : « Je suis venue pour leur dire, Vous n’êtes pas seuls ! »

Source : Article transmis amicalement à Reporterre par Silence.

Photos : © Béatrice Jaud

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