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Face aux Gilets jaunes, l’escalade des violences policières

5 décembre 2018 / Pierre Isnard-Dupuy (Reporterre)

Face aux manifestations des Gilets jaunes, les forces de l’ordre, équipées d’armes dangereuses, ont causé de graves mutilations, un manifestant dans le coma et la mort d’une octogénaire.

  • Marseille (Bouches-du-Rhône), correspondance

Samedi 1er décembre, la France a connu un épisode d’émeute inédit depuis les émeutes des quartiers populaires en 2005. Le mouvement des Gilets jaunes descendait une nouvelle fois dans la rue pour montrer sa colère : bataille autour de la place de l’Étoile à Paris, préfecture incendiée au Puy-en-Velay (Haute-Loire), ou encore gendarmes chargés au Pouzin (Ardèche)… Les actes d’une partie des manifestants ont été l’expression violente d’une rare colère. De Paris à Toulouse, en passant par Marseille, des barricades enflammées ont été érigées, des vitrines et des véhicules ont été vandalisées. « Je n’accepterai jamais la violence », a déclaré Emmanuel Macron depuis le G20, à Buenos Aires, en Argentine. Auditionné par la commission des lois de l’Assemblée nationale lundi, Chrisophe Castaner, le ministre de l’Intérieur, a qualifié les actes des manifestants violents « d’extrêmement graves, d’indignes et de honteux ». Il a loué sans nuance « le courage et l’abnégation » des forces de l’ordre.

Elles se sont pourtant rendues responsables d’actions, contraire à la déontologie et à l’origine de graves blessées et d’un décès.

Trois mains arrachées depuis le 17 novembre

Les manifestants ont subi un déluge de munitions sans précédent. Rien qu’à Paris, les CRS ont tiré 10.000 grenades de tous types, dont près de 8.000 lacrymogènes et 800 grenades de désencerclement. Ils ont tellement tiré que certaines unités se sont retrouvées en « rupture de stock ». Ces chiffres ne comptabilisent pas les moyens employés de leur côté par les gendarmes mobiles déployés à Paris. À titre de comparaison, les gendarmes avaient fait l’usage de 11.000 projectiles en 10 jours d’opération sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes ce printemps.

Le 1er décembre à Paris, les CRS ont aussi lancé 339 grenades explosives du très controversé modèle GLI-F4. Il est à l’origine de graves blessures et amputations. Depuis le déclenchement du mouvement des Gilets jaunes, un fonctionnaire du GIPN (Groupe d’intervention de la police nationale) a perdu une main à La Réunion le 21 novembre, et deux manifestants ont dus pareillement être amputés à Paris le 24 novembre et à Tours le 1er décembre. La GLI-F4 contient 25 grammes de TNT. Sa dangerosité est connue. Au printemps, à Notre-Dame-des-Landes, elle avait arraché la main d’un étudiant et a par ailleurs causé des blessures irréversibles.



La France est le seul pays d’Europe à utiliser ce genre de grenade offensive contre sa propre population. Un modèle proche de la GLI-F4 a tué Rémi Fraisse sur la Zad de Sivens en 2014 et le militant antinucléaire Vital Michalon en 1977. La grenade qui a tué Rémi Fraisse a été interdite. Le type GLI-F4 ne sera pas recommandé une fois le stock épuisé, a promis le ministère de l’Intérieur en juin 2018. Mais, pour l’instant, il épuise les stocks.

Un jeune homme dans le coma à Toulouse

Le lanceur de balle de défense (LBD), autrefois appelé Flash-Ball, est l’autre arme très dangereuse dans l’arsenal des forces de l’ordre. Ses balles de caoutchouc de 40 mm causent de graves blessures. Le 24 novembre, Patrick, 59 ans, était venu de l’Essonne manifester pour la première fois de sa vie. Il a reçu un projectile qui pourrait être une balle de LBD et qui lui a fait perdre son œil gauche. Le 1er décembre, à Bordeaux, un manifestant sexagénaire, Guy Bernier, s’est fait arracher la joue par un tir de LBD. Ce même samedi, une jeune homme de 28 ans est resté sur le carreau à Toulouse : Benoit a reçu un tir de LBD dans le crâne. Il souffre de multiples fractures au visage et au crâne. À l’hôpital, il a été plongé dans le coma. Ses jours sont menacés.

Guy Bernier, gilet jaune blessé à Bordeaux samedi 1er décembre par un tir de lanceur de balle de défense (Flash-Ball).

Un jeune homme passé à tabac à Paris

En matière de violences policières, une vidéo tournée dans le huitième arrondissement de Paris agite la toile depuis ce week-end. On y voit huit policiers en tenue anti-émeute s’acharner à coups de matraques et de pieds sur un jeune tout seul et au sol. « Fils de pute », l’insultent-ils copieusement.



L’identité de la victime est attribuée par plusieurs articles de presse à Mehdi K. un jeune homme de 21 ans, résidant à Belleville (20e arrondissement), qui était aux alentours des Champs-Élysées avant d’être interpellé. Il est depuis hospitalisé à la Pitié-Salpêtrière après avoir été tabassé par les policiers qui l’ont arrêté. Il a reçu une vingtaine de coup et souffre désormais d’une multitude de fractures au côté gauche du visage. Il n’est pas certain de retrouver l’usage de son œil gauche. Mais selon Libération le jeune homme de la vidéo n’est pas Mehdi. L’intéressé ne s’est d’ailleurs pas reconnu sur une autre vidéo, dévoilée par le quotidien, montrant la suite de l’interpellation. Alerté par la vidéo, le parquet de Paris a ouvert une enquête confiée à l’IGPN (Inspection générale de la police nationale), pour « violences par personnes dépositaires de l’autorité publique ». Quant à Mehdi K, il a déposé plainte contre X pour « violences aggravées en réunion avec usage d’une arme par des dépositaires de l’autorité publique dans l’exercice de leurs fonctions ».

Une octogénaire blessée mortellement à Marseille

À Marseille, la répression a blessé mortellement une octogénaire, alors qu’elle tentait de fermer les volets de son appartement dans le quartier de Noailles. Elle est morte à l’hôpital dimanche. Samedi 1er décembre, plusieurs rassemblements se sont tenus dans la cité phocéenne. Le plus fourni a rassemblé 12.000 personnes pour « un logement digne ». C’était la troisième marche de plus de 10.000 personnes, depuis l’effondrement de deux immeubles de la rue d’Aubagne qui a fait huit morts, en plein centre-ville, dans le quartier populaire et cosmopolite de Noailles.

Sur La Canebière, comme je l’ai observé, le cortège s’est mêlé aux gilets jaunes et aux militants de la CGT. 15.000 personnes ont convergé vers le Vieux-Port jusque devant la mairie de Marseille. Peu après 17 h, les forces de l’ordre ont répliqué à l’envoi d’un fumigène et de deux pétards dans leur direction. Comme lors de la « marche de la colère », le 14 novembre, l’envoi massif de gaz lacrymogène s’est fait instantanément et sans sommation, sur un foule dans laquelle se trouvaient des enfants et des personnes âgées. Les gens ont reflué vers La Canebière. Là, des personnes échaudées ont monté des barricades, qu’ils enflammaient. Deux magasins ont été pillés. Les manifestants faisaient face à un déluge de lacrymogènes et de grenade de décencerclement. Les palets de lacrymogènes étaient tirés à travers le feuillage des platanes. Certains montaient plus haut que les immeubles, d’autres ricochaient sur les façades.

Au 12 de la rue des Feuillants, jouxtant La Canebière, Zineb Redouane, 80 ans, tentait de fermer ses volets pour mettre son appartement du 4e étage à l’abri. Elle a pris une salve en pleine tête. « On a retrouvé chez elle des plots de grenades », a confirmé Xavier Tarabeux, le procureur, dans la presse. Mais « à ce stade, on ne peut pas établir de lien de cause à effet entre la blessure et le décès », a t-il dit. Mme Redouane est morte d’un arrêt cardiaque au bloc opératoire de l’hôpital de la Conception dimanche 2 décembre.



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Lire aussi : Des avocats demandent au ministre de l’Intérieur de ne plus utiliser les grenades explosives

Source : Pierre Isnard-Dupuy pour Reporterre

Photos :
. chapô : capture de la vidéo du tabassage pour lequel le parquet de Paris a ouvert une enquête.
. Guy : page Facebook Soutien pour Guy

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