Alternative empoisonnée en Colombie : le glyphosate ou la coca

6 novembre 2018 / Marc Bouchage

Depuis plusieurs décennies, les États-Unis et la Colombie ont utilisé le glyphosate pour lutter contre le narcotrafic par « fumigation » aérienne. Alors que cette technique empoisonnée avait été interdite, l’auteur de cette tribune explique qu’elle pourrait à nouveau être officiellement autorisée.

Marc Bouchage est journaliste et réalisateur. Il a coréalisé Colombie : poison contre poison, documentaire qu’il rend en accès libre aux lecteurs de Reporterre.


Depuis plusieurs décennies, l’utilisation du glyphosate, la molécule herbicide la plus vendue au monde, est au cœur des stratégies de lutte contre le narcotrafic mises en place par la Colombie et les États-Unis au nom de la guerre contre la drogue. Mélangé à d’autres produits chimiques, le glyphosate est épandu sur les champs colombiens de coca. Le but : venir à bout de cette plante ancestrale utilisée notamment par les narcotrafiquants pour fabriquer la cocaïne dont la Colombie est le premier pays producteur de la planète.

Les conséquences de ces épandages, communément appelés « fumigations » en Amérique du Sud, sont dénoncées par les populations colombiennes qui habitent à proximité des plantations de coca mais aussi par les paysan·ne·s équatorien·ne·s qui vivent le long de la frontière avec la Colombie et qui ont été atteint·e·s par les produits chimiques. Le cocktail d’herbicides pulvérisé, qui tombe aussi bien sur les champs de coca que sur les sources d’eau potable ou les cultures vivrières, est accusé d’être responsable de la mort d’enfants en bas âge, de cancers, de malformations ou encore de fausses couches. Cette méthode d’éradication qui est allée jusqu’à provoquer une crise diplomatique entre la Colombie et l’Équateur a aussi des répercussions dramatiques sur l’environnement : la Colombie est le deuxième pays le plus riche au monde en matière de biodiversité après le Brésil.

Des mercenaires sous contrat directement avec Washington 

Entre 1994, date de mise en place d’un programme national de fumigations par la Colombie, et 2014, ce sont près de 2 millions d’hectares de coca qui ont été fumigés. Les opérations d’épandage s’apparentent à de véritables opérations de guerre. Les avions remplis d’herbicide, pilotés par des mercenaires sous contrat avec Washington, sont escortés par des hélicoptères de combat de la police colombienne. Au sol, des centaines de policiers sont déployés pour sécuriser le périmètre et empêcher que les groupes armés illégaux présents dans la zone et qui tirent profit de la coca n’ouvrent le feu sur les avions.

En 2014, nous sommes parti·e·s tourner avec ma collègue Maud Rieu en Colombie et en Équateur pour enquêter sur cette méthode d’éradication contestée. Nous en avons réalisé le documentaire Colombie : poison contre poison, que nous diffusons aujourd’hui en exclusivité dans sa version longue sur Reporterre et sur les médias colombien Pacifista ! et équatorien GK.

Dans ce film, nous sommes allé·e·s à la rencontre des victimes ; nous avons enquêté sur le rôle des mercenaires de la compagnie étasunienne DynCorp qui réalisent ces épandages en Colombie pour le compte des États-Unis. Nous avons aussi donné la parole à la police antidrogue colombienne, qui affirme que les fumigations sont sans danger. Cette assertion a toujours été la position officielle des autorités colombiennes. Elle est d’autant plus intéressante que nous l’avons enregistrée cinq mois tout juste avant la classification, en mars 2015, du glyphosate comme « cancérogène probable pour l’homme » par le Centre international de recherche sur le cancer (Circ), l’agence de l’Organisation mondiale de la santé spécialisée dans ce domaine.

L’évaluation de la dangerosité de l’herbicide, confiée par le Circ à dix-sept scientifiques internationaux, indépendants et donc libres de tout conflit d’intérêts, a eu des répercussions inattendues en Colombie. Sur demande du président colombien de l’époque, Juan Manuel Santos (centre droit), le Conseil national des stupéfiants a décidé de suspendre l’utilisation du glyphosate dans les épandages aériens à partir du 1er octobre 2015.

Les États-Unis de Trump menacent la Colombie

En réalité, depuis cette date, le recours au glyphosate a persisté dans la lutte contre le narcotrafic. Pour pallier la suspension des fumigations aériennes, les autorités colombiennes ont rapidement formé des policiers pour opérer directement depuis le sol et épandre, à la main, le glyphosate sur les arbustes de coca.

Sur une base aérienne colombienne alors qu’une opération d’épandage à base de glyphosate est en préparation. Sur la cuve d’herbicide : « Ambassade américaine à Bogota ».

Nouveaux rebondissements en 2018. Le 26 juin dernier, juste avant de quitter le pouvoir, le président Santos a pris la décision de réautoriser de manière détournée les fumigations aériennes en se servant non plus d’avions mais de drones et avec l’objectif affiché de diminuer de moitié, en cinq ans, la surface des cultures de coca. Son annonce est intervenue au lendemain de la publication par Washington des estimations annuelles du nombre d’hectares de coca cultivés en Colombie. Pour 2017, 209.000 hectares ont été recensés par les autorités nord-américaines. Un chiffre qualifié d’« inacceptable » par les États-Unis de Donald Trump, qui menacent ouvertement depuis plusieurs mois déjà d’inscrire la Colombie, leur principal allié en Amérique du Sud, sur la liste des pays qui ne respectent pas leurs engagements internationaux en matière de lutte contre le narcotrafic. Selon les Nations unies, qui réalisent leurs propres mesures, les cultures de coca seraient passées de 48.000 hectares en 2013 à 171.000 en 2017.

Les fumigations aériennes pourraient officiellement faire leur grand retour avec l’arrivée au pouvoir d’Ivan Duque. Le nouveau président colombien, qui est issu de la droite dure et qui a pris ses fonctions le 7 août dernier, a annoncé à plusieurs reprises qu’il souhaitait un retour des fumigations aériennes de glyphosate. De quoi rassurer les États-Unis, dont le pays est le principal consommateur de cocaïne au monde. D’autres méthodes d’éradication existent pourtant, comme l’arrachage manuel, et surtout les programmes de substitution aux cultures déclarées illicites, qui permettent aux cultivateurs de coca de se reconvertir dans la production de cacao ou de café en échange d’une aide financière.


LE FILM « COLOMBIE : POISON CONTRE POISON »

Nous avons souhaité pouvoir rendre public et accessible gratuitement notre film dans trois médias (français, colombien et équatorien), pour pouvoir éclairer le débat au moment où les autorités colombiennes souhaitent réinstaurer des fumigations aériennes à base de glyphosate.

Colombie : poison contre poison a été autoproduit. Le documentaire a été sélectionné dans une quinzaine de festivals de cinéma d’Amérique latine et d’Europe. Il a reçu le prix du meilleur moyen-métrage étranger au Festival international du film des droits humains de Sucre, en Bolivie (2017) et le prix du Public au festival Documental : l’Amérique latine par l’image (2017), à Lyon, en France. En 2014, sur le fondement du projet du film, nous avons remporté la deuxième place du Prix Rotary du jeune reporter d’images attribué par le magazine leRotarien et reçu pour cela une bourse de réalisation d’un montant de 10 000 euros.

Une version courte du film a part ailleurs été diffusée sur France24 dans l’émission « Reporters » en 2015.




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Lire aussi : En Colombie, une lutte pour la terre entre paysans et grandes entreprises

Source : Courriel à Reporterre

Photos : captures du film Colombie, poison contre poison

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

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